Le poison a été utilisé par les autocrates sous toutes les latitudes ; la Russie n’est pas en reste. Le régime tsariste savait y faire, mais la Révolution d’octobre n’y mit pas fin : Lénine fit créer un laboratoire spécialisé pour éliminer des opposants. Fidèles à cette tradition, les services secrets russes recourent volontiers à l’empoisonnement neurotoxique pour intimider ou tuer (Litvinenko en 2006 et Skripal en 2018 sont des exemples récents) (EUROPE 12176/5).
Les citoyens de l’Union européenne voient sans doute en Poutine un dictateur, mais savent-ils qu’il existe en Russie une opposition de plus en plus large ? Si Alexeï Navalny a été empoisonné, c’est qu’il était représentatif de ce courant et que ses enquêtes sur la corruption, très diffusées sur Internet, dérangeaient de plus en plus. Pourtant, le plan ne s’est pas déroulé comme prévu : l’opposant principal a été soigné à Berlin et, rétabli, a choisi de rentrer en Russie. On connaît la suite : l’arrestation, la condamnation (à une peine de prison courant jusqu’à la veille de l’élection présidentielle de 2024) et des manifestations monstres rassemblant quelque 100 000 personnes, 10% d’arrestations, une répression féroce largement filmée (EUROPE 12650/17). La Biélorussie voisine a montré qu’une candidate sans grands moyens pouvait remporter une élection présidentielle et la colère populaire n’est pas éteinte. Les spécialistes concluent : Poutine, qui, par expérience, sait qu’un régime peut s’écrouler rapidement, est inquiet.
La recherche scientifique en Russie n’est pas au mieux de sa forme : sous-financement, fuite des cerveaux, surtout parmi les jeunes, équipements vieillots, et ce malgré les investissements décidés par Poutine. On dénombre quelques prix Nobel russes récents en physique, mais pour la médecine, il faut remonter à 1908 et en chimie, le seul depuis 50 ans fut Prigogine, naturalisé Belge en 1949.
Cependant, la tradition vaccinale est effective. Depuis les années 1950 au moins, les autorités soviétiques organisèrent des vaccinations massives (variole, poliomyélite, tuberculose, coqueluche, diphtérie, etc.). Après tout, poison ou vaccin, c’est toujours de la biochimie spécialisée. Plus récemment, l’Institut Gamaleya s’est distingué par le développement d’antidotes contre les virus Ebola et le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS). En août 2020, l’inespéré se produit : sur la base de cette expérience, les chercheurs ont trouvé un vaccin contre la Covid-19.
Voilà une occasion en or de resserrer le peuple autour de l’orgueil national (qui est une autre épidémie pour laquelle aucun vaccin n’a encore été découvert). Qu’est-ce qui fit rêver l’âme russe ? La conquête spatiale. Par un procédé un peu infantile, le sérum Gam-COVID-Vac est rebaptisé du nom d’un engin mis sur orbite, qui, en 1960, fut le premier à ramener sur terre des êtres vivants (42 souris, 2 rats, 2 chiens, 1 lapin) : le Sputnik V (il ne faut pas lire le chiffre, mais la lettre : V comme vaccin, Victory, Vladimir…) et immédiatement adoubé par le Président, enthousiaste.
Depuis décembre, la campagne nationale de vaccination est lancée, mais les Russes ne se pressent pas au portillon. Trop de propagande suscite la méfiance : entre 32 et 42% d’entre eux ont envie de se faire injecter l’élixir, selon les sondages de janvier. Avec 2,7 doses par 100 personnes, la Russie est à peine au-dessus de la moyenne mondiale ; elle vient après la Chine et loin derrière le Top 10, où l’on trouve Israël, les Émirats, le Royaume-Uni, les États-Unis, puis cinq États membres de l’UE. Pour Moscou, la priorité logistique est objectivement interne : pas question de rejoindre l’initiative mondiale COVAX.
Pourtant, la pulsion géopolitique est irrésistible : la Russie doit rayonner ! Gamaleya n’est pas équipé pour la production à très grande échelle ; qu’à cela ne tienne : celle-ci pourra débuter à l’étranger, s’appuyant sur des structures locales. Un lobbying international peut commencer. Nouveau coup de chance : le 2 février, jour de la condamnation de Navalny, la prestigieuse revue scientifique The Lancet valide le contrepoison russe : il est efficace à 91%, peu coûteux, de conservation aisée.
Lorsque le Haut Représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de Sécurité, Josep Borrell, prend l’avion pour Moscou, il compte bien, le 5 février, rencontrer Navalny et parler « droits humains » avec le ministre russe Sergueï Lavrov. Celui-ci l’éconduit, lui montre une vidéo de violences policières en Occident tandis que trois diplomates d’États membres de l’UE sont expulsés. La conférence de presse est plus humiliante encore. Interrogé sur le vaccin, Borrell pousse la flagornerie jusqu’à féliciter les Russes et souhaiter que l’Agence européenne des médicaments (EMA) donne rapidement son feu vert (EUROPE 12652/1). On ne sait si les savants indépendants ont apprécié cet appel du pied. Toujours est-il que, le 10 février, l’Agence publie une mise au point officielle : contrairement aux rumeurs, elle n’a reçu aucune candidature des Russes pour que leur Sputnik fasse l’objet d’un examen suivi, ni, a fortiori, pour qu’il soit autorisé sur le marché européen.
Pourtant, dès janvier, alors que les Vingt-sept sont officiellement unis sur la centralisation des contrats et des commandes sous l’égide de la Commission, l’homme fort de Hongrie, déjà champion des ruptures de solidarité européenne, a acheté 2 millions de doses aux Russes et pris langue avec les Chinois. Plus respectueuses des formes, l’Allemagne, la République tchèque, voire l’Espagne, se déclarent intéressées par les fioles cosaques, si l’EMA les agrée (EUROPE 12651/1). Les autorités françaises ne disent pas non et Mme Le Pen se fend d’un tweet russophile ; 52% des Français (plus que les Russes !) seraient d’accord de se faire piquer par Sputnik V. Aux portes de l’Union, Biélorusses, Bosniaques et Serbes sont preneurs du nectar, et plus loin, les Palestiniens (contrairement aux Israéliens, grands consommateurs du vaccin de Pfizer/BioNTech) ainsi que les Latino-américains...
Qui, dans l’UE, serait contre ? Les États baltes et la Pologne ; pour le reste, c’est le flou, à ce stade. Sans surprise, notre voisine l’Ukraine a plutôt commandé des doses chinoises (EUROPE 12655/19). Il est clair que tous ces choix sont empreints de considérations politiques.
On peut certes s’étonner, comme l’a fait récemment la Présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, que la Russie, au lieu de vacciner sa propre population, offre des millions de doses ailleurs (EUROPE 12660/1). Mais il faut se demander si, après le camouflet du 5 février, qui a fort ému le Parlement européen (EUROPE 12654/3), et alors que des sanctions à l’égard de la Russie seront discutées au Conseil ‘Affaires étrangères’ lundi 22 février, l’Union serait prête à offrir en mondovision à M. Poutine le cadeau d’une victoire politique éclatante en accueillant chez elle Sputnik V – un remède insolite qui, de surcroît, dissuaderait une partie de notre population de se faire vacciner, subodorant quelque poison bien caché.
Et si chaque État membre décide isolément, ce sera aussi un cadeau au petit tsar biberonné au KGB, car la division de l’Europe est, de longue date, au cœur de la stratégie du Kremlin. La Hongrie de Viktor Orbán, qui ne perd aucune occasion dans ce domaine, a d’ores et déjà commencé à administrer le vaccin Sputnik V après l’avoir autorisé sur son territoire selon une procédure d’urgence.
Renaud Denuit