Avis aux probables et même improbables candidat(e)s commissaires : le troisième tome de la série ‘Histoire de la Commission européenne’ est sorti voici à peine un mois ; il tombe à pic en cette période de renouvellement du Collège, marquée par quelques péripéties mémorables – et ce n’est sans doute pas fini.
L’initiative partit de quelques anciens, comme Jacqueline Lastenouse et Jacques-René Rabier (récemment décédé), qui eurent l’écoute du Président Prodi : mettre en chantier une histoire de l’institution, précise, rigoureuse, largement documentée, fondée sur les archives officielles et des recueils de témoignages, le tout rédigé par des historiens chevronnés de diverses nationalités.
Le premier tome ‘La Commission européenne 1958-1972. Histoire et mémoire d’une institution’, sortit en 2007 et fut salué comme un événement dans notre ‘Bibliothèque européenne’, sous la plume de Michel Theys (EUROPE 9551/36 du 27 novembre 2007). Le deuxième, portant sur les années 1973-1986, parut en 2013. Les deux éditions étaient coordonnées par le professeur Michel Dumoulin.
Le nouvel ouvrage, dirigé cette fois par le professeur Vincent Dujardin, couvre la période 1986-2000 et atteint les 830 pages, soit environ 150 de plus que chacun des deux premiers. Cette séquence, allant des débuts de la Commission Delors à ceux de la Commission Prodi, est tellement riche en événements et réalisations qu’un tel volume est justifié. Un travail collectif énorme : 52 professeurs et chercheurs, appartenant à plus de 30 universités ou centres de recherches, y ont contribué ; quelque 250 acteurs politiques ou fonctionnaires ont été interrogés ; des milliers d’archives, d’ouvrages, d’écrits de presse ont été consultés.
Après la préface de Jean-Claude Juncker et l’introduction, le lecteur a affaire à quatre (fortes) parties : le fonctionnement interne de la Commission et ses relations avec les autres institutions (9 chapitres), les politiques et actions économiques (6 chapitres), les politiques et actions de solidarité (4 chapitres), les politiques et actions extérieures (4 chapitres). S’y insèrent des encarts spécifiques, des portraits des Présidents, de nombreux tableaux, graphiques, dessins et photos ; s’y ajoutent une chronologie précise, une reproduction des organigrammes successifs, une liste des sources (dont notre Agence) et une orientation bibliographique, un index des noms cités, etc.
Saluons donc la haute qualité des analyses qui permettent de mesurer le chemin parcouru au service des Communautés puis de l’Union, au service des citoyens, même si le péché mignon de toute grande institution est de se mirer dans la fresque de ses travaux.
On regrettera sans doute que des pages nombreuses soient consacrées aux enjeux internes, comparativement à certains domaines d’intérêt public, tels que la culture, qui ne reçoit qu’un encart de moins de 3 pages de texte, une réalisation importante comme les capitales européennes de la culture n’étant mentionnée qu’entre parenthèses… Par ailleurs, Édith Cresson est citée 10 fois, mais on ne nous dit jamais exactement de quoi elle était accusée (‘soupçonnée de mauvaise gestion’, ‘scandale public’, ‘erreurs, maladresses’… mais encore ?), alors que son action déclencha la fureur de la presse et du Parlement, jusqu’à la chute de la Commission. On constate aussi qu’à l’époque, les Secrétaires généraux (Williamson, Trojan, O’Sullivan, ce dernier au bout de 6 mois seulement comme chef de cabinet du Président Prodi) étaient nommés sans appel à candidatures et sans drames, une situation bien différente de celle qui valut à Martin Selmayr les ennuis que l’on sait (voir autre nouvelle).
Quoi qu’il en soit, les trois tomes, tous publiés en trois langues (DE, EN et FR) et mis en vente par l’Office de Publications de l’Union européenne (http://publications.europa.eu/fr/publications ) méritent d’être lus par tous ceux qui s’intéressent à l’histoire concrète de l’Union, et a fortiori, par celles et ceux appelés à y exercer de hautes responsabilités.
Coïncidence amusante : les Mémoires d’Étienne Davignon (Souvenirs de trois vies, Racine, Bruxelles) viennent d’être publiées. L’auteur servit dans les Commissions Jenkins et Thorn, qu’il ne manque pas d’évoquer. Une anecdote parmi d’autres : Davignon doit faire passer au Conseil le programme ESPRIT. Le ministre français de l’Industrie, à l’époque Laurent Fabius, est représenté par son secrétaire d’État. Davignon raconte : « Et celui-ci a indiqué que ‘bonne nouvelle, la France apporte son plein soutien à un programme à… 600 millions !’ Je me suis d’abord demandé si j’avais bien entendu… Puis j’ai dit : ‘Monsieur, le programme est retiré !’ Lui : ‘Il ne faut pas prendre cela comme ça !’ Moi : ‘Je le prends comme je veux, tout cela a été étudié : à 600 millions, c’est de l’argent gaspillé !’ Il y eut ensuite une autre réunion des ministres, et le milliard est passé… C’était sportif ! » (p. 130) Ainsi naquit le programme ESPRIT.
Des deux ouvrages ici brièvement présentés, il y a une leçon commune à tirer : une nouvelle Commission qui ferait preuve de culot... Quel bonheur !
Alors, lectures de vacances ? Qui osera, sous le soleil d’été, se singulariser en relevant le défi ?
Renaud Denuit