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Bulletin Quotidien Europe N° 12227
REPÈRES / RepÈres

Summa cum laude’ pour ERASMUS ? (2)

Tous les séjours ‘Erasmus’ ne sont pas financés par le programme ‘Erasmus+’, certains pays ayant mis sur pied leur propre fonds Erasmus afin d’accroître le nombre d’élus. De plus, beaucoup d’établissements de l’enseignement supérieur ont noué des partenariats, dans l’UE et le monde, avec plusieurs structures-sœurs, permettant ainsi d’offrir à certains de leurs étudiants des destinations lointaines ; ces partenariats ne sont pas nécessairement financés par la manne européenne. 

L’intervention financière publique ne couvre pas tous les frais ; elle est modulée selon que l’étudiant est boursier à la base ou non, selon le coût de la vie dans le pays d’accueil et selon une évaluation des moyens de la famille. Une bourse Erasmus dans l’UE peut varier de 300 à 520 euros par mois, le reste étant payé par les parents, voire des jobs d’étudiants. Certains établissements acceptent le départ en séjour aux seuls frais de la famille de l’étudiant, d’autres pas. Deux Erasmus (durant le baccalauréat, puis le master) pour le même étudiant deviennent possibles ici, mais non là. 

Tout ceci rend difficile une évaluation des séjours Erasmus totaux. Les premiers bénéficiaires, durant l’année académique 1987-88, se chiffraient à 3 244. Le nombre global de 3 millions a été atteint en 2013, sur 26 ans, soit une moyenne annuelle de 115 000. On pouvait y ajouter 2 millions d’enseignants, doctorants, jeunes en volontariat, jeunes en formation professionnelle ou apprentis ayant bénéficié de programmes voisins. À ce jour, le nombre total de bénéficiaires de la mobilité européenne subventionnée dépasserait les 9 millions. 

Pas de triomphalisme, pourtant : il y a plus de 20 millions de jeunes étudiants dans l’enseignement supérieur de l’UE, mais moins de 5 % d’entre eux, par an, effectuent une mobilité durant leur cursus, et moins encore par un financement européen. Dans certains pays riches et certains milieux, ‘faire son Erasmus’ relève de l’évidence, dans d’autres pas du tout. De plus, les principaux États d’origine restent la France, l’Allemagne et l’Espagne et les destinations principales sont ces deux derniers pays ainsi que le Royaume-Uni. Erasmus est orienté ’sud-ouest’ dans l’Union. 

Le pourcentage d’étudiants mobiles demeure donc marginal à l’échelle de l’UE. Les circuits bureaucratiques (pas seulement au niveau européen, mais aussi dans les États membres et les universités) peuvent décourager. Surtout, compte tenu du coût des déplacements et la vie locale en pays d’accueil, le système privilégie de facto les étudiants de milieux aisés, malgré les modulations des bourses selon les ressources familiales. Il reste que les plus méritants ont souvent un avantage quant au choix de leur destination ; la perspective d’un Erasmus constitue un incitant à bien travailler dès le début du cursus ; au sortir des études, un tel séjour représente un ‘plus’ dans le CV, une preuve d’ouverture, d’adaptabilité à un contexte nouveau, ce qui favorise l’employabilité du diplômé. 

Les étudiants Erasmus d’une même université ont tendance à se regrouper, en tout cas en début de séjour, sans se mélanger aux autochtones, d’origines sociales plus variées ; mais s’ils vont vers ceux-ci, le but cosmopolite est atteint. Ultérieurement, ils se fixent des rendez-vous récurrents, pour des retrouvailles euphoriques. Les relations symbiotiques fortes sont durables et des couples constitués dans un tel contexte sont nombreux (je ne validerais pas pour autant le chiffre de 1 million de bébés accouchés à la suite d’une union Erasmus, avancé par la Commission !). 

Si les étudiants se déclarent majoritairement satisfaits de l’expérience, notamment au plan académique, tous ne deviennent pas pour autant des militants européens. Mais Erasmus est devenu un phénomène sociologique et culturel, touchant toutes les universités, et au-delà, nos sociétés. Dans son livre ‘Génération Erasmus’ (Plon, 2016), Sandro Gozi, l’un des premiers bénéficiaires d’une bourse pour étudier à Paris (1989), soutient que ces jeunes ainsi équipés sont désormais influents dans les administrations, les partis, les parlements, la ‘société civile’, instillant une vision novatrice bénéfique pour le projet européen. 

Le Parlement européen a émis une série de critiques et de suggestions marquées par un souci de démocratisation et de simplification. Sa résolution du 14 septembre 2017 plaide pour un renforcement des crédits dans le futur programme et un élargissement radical du public bénéficiaire. Dans ses propositions du 2 mai 2018 (EUROPE 12013/1), sur le cadre financier pluriannuel (CFP) 2021-2027, la Commission double la dotation d’Erasmus+. Le Parlement, dans sa résolution du 14 novembre 2018 (EUROPE 12137/8), conteste la maigreur du CFP et met la barre bien plus haut, espérant tripler le nombre de boursiers durant la période 2021-2027.

La proposition de Règlement relatif au nouveau programme (COM(2018) 367 final du 30.5.2018) (EUROPE 12030/16) suit le parcours de la codécision. Lors de sa réunion du 26 novembre 2018, le Conseil ‘Éducation et Jeunesse’ a marqué son accord général sur le texte de la Commission, à part quelques divergences sur l’inclusion sociale et le recours aux actes délégués. Pour une fois, le Conseil n’est pas chiche quant au budget demandé (EUROPE 12147/13). 

Au Parlement, le rapport de Milan Zver (PPE, slovène) a été approuvé en commission ‘Culture et éducation’ le 20 février 2019 (EUROPE 12198/27). Il réclame une enveloppe de plus de 46 milliards d’euros, contre les 30 milliards (prix courants) proposés par la Commission. De celle-ci, il exige un cadre de mesures d’inclusion pour le 31 mars, permettant la participation de personnes moins favorisées. Le 28 mars, en plénière, le Parlement a approuvé ce rapport (EUROPE 12224/13). Ensuite, place aux trilogues. 

Par ailleurs, Commission et Conseil se sont accordés pour que les jeunes Erasmus, ressortissants de l’UE et du Royaume-Uni, puissent achever leur parcours, nonobstant l’effectivité du Brexit, pourvu que Londres respecte ses engagements financiers au titre du budget 2019 (EUROPE 12183/2). Cependant, il s’avère déjà que de moins en moins de postulants cochent la case ‘United Kingdom’ pour un futur séjour, alors que, comme on l’a vu, le Royaume était très demandé. De plus, en cas de ‘no deal’, la participation future de celui-ci au programme Erasmus, comme à d’autres, reste un point d’interrogation (EUROPE 12179/3). 

La plupart des universités décernent, avec le diplôme, des grades, allant de la satisfaction à la plus grande distinction (Summa cum laude). En guise de bilan, comment situerait-on Erasmus sur une telle échelle ? D’un point de vue académique et au vu de l’européanisation, le résultat est glorieux, mais selon des critères démocratiques et sociaux, ainsi que de l’équilibre est-ouest, le candidat ‘peut mieux faire’, de toute évidence. Même avec un budget triplé, ce qui est improbable, Summa cum laude serait encore immérité au terme de la prochaine décennie. Mais il y a lieu de persévérer. 

À l’approche des élections européennes, peu de candidats plaideront la suppression d’Erasmus, ce qui serait suicidaire. En revanche, légion seront les prometteurs de beaux jours qui, surfant sur la popularité d’Erasmus, l’annonceront pour toutes et tous, sans chiffrage. La ficelle est un peu grosse. À ce train-là, un Erasmus pour les séminaristes, un autre pour les détenus, un troisième pour les astrologues et pourquoi pas les filles de joie, les gardiens de phare et les potaches ? Une folie qui ne justifie aucun éloge – n’est-ce pas, cher Érasme ?

Renaud Denuit.

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