*** ARNAUD ESQUERRE : Le vertige des faits alternatifs. Conversation avec Régis Meyran. Editions Textuel (13 quai de Conti, F-75006 Paris. Tél. : (33-1) 53004040 – Internet : http://www.editionstextuel.com ). Collection « Conversations pour demain ». 2018, 125 p., 17 €. ISBN 978-2-84597-685-6.
Longtemps, l’Union européenne a ignoré l’impact ou même l’existence des fake news, avant que les Etats-Unis n’en fassent les frais, les dernières élections américaines ayant exposé au grand jour cette gangrène des démocraties occidentales. Désormais, ce phénomène est désigné comme l’une des principales menaces pour les élections européennes de mai prochain. A tel point que la Commission Juncker a présenté, en décembre, un plan d’action pour lutter contre la désinformation, dans l’espoir d’éviter un scénario identique à la présidentielle américaine, quand le candidat improbable Donald Trump avait surfé sur les fausses informations diffusées sur les réseaux sociaux pour s’assurer la victoire. Le milliardaire est resté fidèle aux fake news, même une fois installé à la Maison-Blanche : non seulement il utilise ce qualificatif pour désigner tout article ou média qui lui déplaît, mais il n’hésite pas lui-même à diffuser des informations fausses. Ou des « faits alternatifs », dixit sa conseillère Kellyane Conway. Cet ouvrage s’ouvre d’ailleurs sur ce « trouble dans l’écriture de l’histoire » : le moment où la conseillère du président des Etats-Unis continuait à soutenir que la foule présente lors de l’investiture de Donald Trump était « la plus grande jamais vue » – alors que toutes les images et les décomptes démontraient le contraire –, expliquant qu’elle ne présentait là que des « faits alternatifs ».
« Entre faits alternatifs, fake news et théories du complot, l’idée de vérité est en crise », constate d’emblée l’anthropologue et historien de l’anthropologie Régis Meryan, en discussion dans ces 120 pages avec le sociologue Arnaud Esquerre qui a consacré une partie de ses travaux, ces dernières années, à enquêter sur la manipulation mentale dans les sectes, chez les individus consultant des astrologues ou les personnes convaincues d’avoir rencontré des extraterrestres. A une époque marquée par la multiplication des médias et un « système d’information complètement éclaté », Donald Trump « est quelqu’un qui, au fond, a admis que l’ensemble de l’information n’était plus contrôlable ». Et l’auteur d’ajouter : « Il vit dans un univers où personne ne maîtrise plus, ne peut plus même imaginer maîtriser la totalité de l’information sur un territoire délimité, mais où la parole de celui qui est le plus connu pèse davantage que celle des autres ». Surtout, le président américain semble avoir compris que, comme l’explique Arnaud Esquerre, la vérité et les faits sont désormais soumis à la loi de la sacro-sainte concurrence en régime capitaliste, celle où la ‘vérité’ qui attire le plus de monde, quelle que soit la méthode utilisée pour y parvenir, s’imposera. Ainsi, le locataire de la Maison-Blanche s’est-il débarrassé de la contrainte de la vérité pour gagner la course aux retweets et aux likes, et imposer de la sorte sa vérité aux autres. A la fin de la première partie de l’ouvrage, l’auteur opère un long détour par l’avènement du relativisme, le mouvement général des contestations des vérités universelles, par opposition à l’universalisme, pour mieux comprendre l’apparition des faits alternatifs. Il s’intéresse aussi à la manière dont on en vient à tenir quelque chose pour vrai, en fonction des rapports de force à l’œuvre dans un contexte donné.
Dans le deuxième chapitre, les faits alternatifs et leur logique sont analysés à la lumière de ce que les études sociologiques ont appris sur les phénomènes de rumeurs, manipulations et complots. Comment ces fakes news s’imposent-elles ? A qui ? Et qu’est-ce qu’elles imposent ? Pourquoi se trouve-t-il des personnes pour y croire alors que la vérité semble être si évidente ? Arnaud Esquerre y répond notamment en rappelant que « l’être humain n’est pas un bloc stable et cohérent guidé par la raison, mais » que « son intériorité est un magma avec plus ou moins de contradictions » qui « évolue en fonction des interactions avec d’autres êtres humains ». Et lorsque ces interactions se traduisent par la polémique, sujet du troisième chapitre du livre, « ce qui compte, c’est de fédérer un ensemble de personnes par la position qu’on défend, dans une logique de conquête et de conservation du pouvoir ». Dès lors, explique le sociologue, « dans le modèle politique de la polémique dans lequel se situe Trump, on peut déployer tout autant qu’on veut des preuves et identifier des faits, cela n’aura pas pour conséquence de convaincre l’autre » puisque « l’enjeu est ailleurs, c’est un enjeu politique, qui est un enjeu de position ». Et donc d’efficacité des récits. Reste encore à trouver des moyens de lutter efficacement contre les faits alternatifs qui « troublent la démocratie, non pas l’idée de la démocratie mais la démocratie en pratique », un défi auquel l’Europe n’a pas encore trouvé de réponse. A moins de cinq mois des élections européennes…
Maria Udrescu
*** Futuribles. L’anticipation au service de l’action. Futuribles Sarl (47 rue de Babylone, F-75007 Paris. Tél. : (33-1) 53633770 – fax : 42226554 – Courriel : revue@futuribles.com – Internet : http://www.futuribles.com ). Novembre-décembre 2018, n° 427, 148 p., 22 €. Abonnement annuel : 115 €. ISBN 978-2-84387-440-6.
Ce numéro de Futuribles, revue française de prospective qui fait autorité, s’ouvre sur un éditorial qui s’inquiète de « la tyrannie du court terme » et, en même temps, s’emploie à discerner comment nous vivrons en 2050. Après avoir rappelé les menaces – changement climatique, destruction de la biodiversité, dépendance aux énergies fossiles et autres ressources naturelles comme les métaux rares – qui planent sur la planète et, partant, sur l’humanité, Hugues de Jouvenel joint sa voix à celle de ceux qui considèrent que les dirigeants ne se mobilisent pas assez pour trouver des alternatives à une « évolution suicidaire », se demandant notamment : « (…) que peut-on espérer de l’Europe dont la construction est en permanence entravée par l’égoïsme de ses Etats membres (…), nombre d’entre eux se trouvant de surcroît confrontés désormais à un puissant essor des populismes ? » Pour le rédacteur en chef de Futuribles, pas grand-chose sans doute, lui qui croit plutôt à des initiatives venant de la société civile pour autant qu’on parvienne à « rassembler ces bonnes volontés autour d’une vision partagée d’un avenir souhaitable ». A ce propos, l’édition 2018 du Rapport Vigie de Futuribles est résumée dans ce numéro, esquissant quatre scénarios plausibles pour 2050 : un scénario dans lequel « la dynamique d’individualisation est confortée » ; un scénario de « société sous contrôle » ; un scénario dans lequel la société est sous l’emprise de la technologie (automatisation, etc.) ; un scénario dans lequel les liens affinitaires se substituent aux logiques territoriales dans les modes d’organisation sociale. A noter aussi, dans ce numéro, la traditionnelle « Tribune européenne » que Jean-François Drevet consacre cette fois à l’histoire tragique de l’Ukraine aujourd’hui « abandonnée », prise en étau entre la volonté du Kremlin de la rattacher à la Russie et l’incapacité de l’Europe et de l’Alliance atlantique à s’y opposer avec assez de vigueur. Cet ancien fonctionnaire à la Commission jette aussi un bref regard sur le cas problématique de la Hongrie.
(PBo)
*** CALLIOPE SPANOU (sous la dir. de) : Culture, Histoire, Démocratie. Volume en hommage à Nikephoros Diamandouros. Editions Papadopoulos (9 Kapodistriou, GR-14452 Metamorphosi. Tél. : (30-210) 2846074 – fax : 2817127 – Courriel : info@epbooks.gr – Internet : http://www.epbooks.gr ). 2018, 280 p., 16,99 €. ΙSBN 978-960-569-869-0.
Nikephoros Diamandouros est un immense politologue qui incarne la stabilité dans un pays, la Grèce, en permanente agitation. Il a laissé son empreinte non seulement dans la recherche et l’enseignement dans différentes universités grecques et étrangères (Conseil de recherches en sciences sociales de New York, Institut hellénique d'études internationales et stratégiques d'Athènes, Département de science politique de l'Université d'Athènes, Centre national de recherche sociale, Collège d’Europe…) mais aussi dans des institutions qui sont au service de la démocratie et de la primauté du droit aux niveaux grec et européen : premier Médiateur en Grèce de 1998 à 2003, il a occupé le poste de Médiateur européen entre 2003 et 2013. Les auteurs, tous universitaires actifs dans différents universités et reconnus en Grèce comme à l’étranger, lui rendent hommage pour ses nombreux apports académiques et institutionnels dans ce livre coordonné par la Pr. Calliope Spanou (Université nationale et capodistrienne d'Athènes), elle-même médiatrice en Grèce de 2011 à 2015. Ils touchent avec leurs textes les différents aspects du travail et des préoccupations de celui qui siège désormais à l’Académie d’Athènes. Chacun signe l’un des treize chapitres de l’ouvrage, ceux-ci étant répartis en trois sections : culture et histoire, institutions et démocratie, la Grèce et son intégration européenne.
(AKa)
*** PIERRE JOUVENAT, JEAN-FRANCOIS RICHARD : Actes du Colloque « Déficit démocratique de l’Union européenne : quel rôle pour les partis politiques ? » Presse fédéraliste (Maison des Européens, 7 rue Amédée Bonnet, F-69006 Lyon. Internet : http://www.pressefederaliste.eu ) et UEF Auvergne-Rhône-Alpes. Collection « Carnet d’Europe ». 2018, 153 p., 15 €.
Cette publication constitue les actes d’un colloque organisé par la section Auvergne Rhône-Alpes de l’Union des fédéralistes européens en vue de discerner le rôle que pourraient (devraient ?) jouer les partis politiques afin de remédier au déficit démocratique dont souffre l’Union européenne. Comment les partis politiques peuvent-ils répondre « au besoin croissant d’un débat public sur le projet européen » ? Quel peut être leur rôle dans « la création d’une société civile européenne » ? Comment doivent-ils s’organiser à l’échelle européenne ? Telles sont quelques-unes des questions qui ont été abordées par les intervenants, entre autres les parlementaires européens Sylvie Guillaume, Jo Leinen et Françoise Grossetête, ainsi que des représentants de partis politiques et du monde académique. Une synthèse des débats résume les interventions autour des principaux thèmes abordés lors de deux tables rondes, Pierre Jouvenat, maître d’œuvre de ce colloque placé sous le patronage du Parlement européen, tirant les leçons de l’événement. Elle est complétée par un compte-rendu plus exhaustif et chronologique des échanges, souvent sous forme de verbatim, ainsi que par le texte intégral de certaines interventions. Le tout est enrichi par des études et articles qui avaient été remis aux participants.
(PBo)
*** MARC MAZOWER : Trente ans d'histoire grecque. Un flashback personnel. Editions Patakis (38 Panayi Tsaldari, GR-10437 Athènes. Tél. : (30-210) 3650000 – fax : 3811940 – Courriel : bookstore@patakis.gr – Internet : http://www.patakis.gr ). Collection « Sciences sociales et politiques ». 2018, 73 p., 5 €. ISBN 978-960-16-6601-3.
Historien et écrivain spécialisé dans la Grèce moderne, l’Europe du XXème siècle et les questions internationales, Mark Mazower (professeur émérite au département d’Etudes sociales et économiques de l’Université nationale et capodistrienne d’Athènes) note dans l’introduction à cet ouvrage : « En raison de la crise terrible que la Grèce connaît actuellement, (…) je me demande si les options et les politiques mises en œuvre au cours des dernières décennies ont conduit à cette impasse. Plus je me remémore le moment où j’ai commencé à m’intéresser sérieusement à la Grèce, plus je constate que les choses étaient alors moins prévisibles. Pourtant, au-delà des clichés sur les racines de la crise, plus j'y pense, plus je peux voir maintenant que les origines de la crise de la zone euro étaient alors éparpillées tout autour de nous. » Ce livre montre de façon remarquable tout ce qui caractérise le travail de Mark Mazower, attaché à aller systématiquement au-delà des stéréotypes. L’auteur ne considère rien comme une chose donnée et ce travail n'est pas le produit de quelques règles strictes de l'ingénierie historique. Il n'obéit pas davantage à une quelconque règle de faisabilité politique, même s’il est extrêmement politique de bout en bout.
(AKa)