*** KENNETH DYSON, IVO MAES (sous la dir. de) : Architects of the Euro. Intellectuals in the Making of European Monetary Union. Oxford University Press (Great Clarendon Street, Oxford OX2 6DP, UK. Tél. : (44-1865) 556767 – fax : 241701 – Courriel : onlinequeries.uk@oup.com – Internet : http://www.oup.com ). 2016, 307 p., 55 £. ISBN 978-0-19-873591-5.
Voici un livre malencontreusement oublié trop longtemps sur les rayonnages de la Bibliothèque européenne. Il était pourtant – et reste – d’un intérêt immense pour comprendre d’où viennent les tourments qui affectent la zone euro depuis près d’une décennie. Des tourments qui, d’une certaine manière, ont validé les doutes exprimés dès les années 90 par certains économistes, « surtout anglo-américains », quant à la viabilité du projet d’Union économique et monétaire, à l’instar de Milton Friedman qui, y voyant le triomphe de la politique sur l’économie, jugeait en 1997 qu’il aurait pour effet d’exacerber les tensions politiques entre les pays membres de la zone euro et lâchait cet avertissement brutal : « L’unité monétaire imposée dans des conditions défavorables se révélera être un obstacle à la réalisation de l’unité politique ». Voilà qui, à l’évidence, a pu paraître par moments, convenons-en, avoir été un simple propos prémonitoire...
Cet ouvrage arrive donc à son heure puisqu’il concrétise des efforts académiques visant à évaluer la contribution et l’héritage des architectes de l’euro, à savoir quelques intellectuels de tout premier plan qui ont été impliqués à un moment ou à un autre dans la longue gestation de la monnaie unique européenne. C’est que, comme l’indiquent Kenneth Dyson (Université de Cardiff) et Ivo Maes (Université catholique de Louvain et Ichec Brussels Business School) dans leur chapitre introductif, la crise multiforme qui sévit depuis 2008 « pose des questions sur la qualité de la conception originale de l’euro ». En clair, ces architectes sont-ils à la base des problèmes de conception dont souffre la zone euro ou, au contraire, leur avis a-t-il été ignoré sur certaines questions clés, leur pensée véritable méritant du coup de rester « une source d’inspiration pour résoudre les problèmes de conception » ? La réponse à cette question de grande actualité se trouve en filigrane dès l’avant-propos qui voit les deux coordinateurs du livre inviter le lecteur à faire une distinction « entre architectes et architecture », celle-ci étant du ressort des dirigeants politiques, « surtout ceux de France et d’Allemagne », ayant participé au Conseil européen de Maastricht de décembre 1991. C’est là qu’il fut décidé que la politique monétaire serait supranationale mais que les Etats membres conserveraient leur pleine souveraineté en matière de politique budgétaire, de supervision et de réglementation bancaires, et sur les politiques qui influencent la compétitivité. Les architectes ne sont donc pas les responsables de la « conception asymétrique » qui a failli causer la mort de l’Union économique et monétaire.
Les architectes avaient-ils, eux, identifié les problèmes que l’union monétaire pouvait entraîner et rencontrer et suggéré des solutions qui furent négligées à l’époque ? C’est ce que ce livre important permet de découvrir à la lumière de l’approche biographique de dix personnalités : le Belge Robert Triffin, « clé de voute monétariste des débats européens sur l’intégration monétaire » ; les Français Robert Marjolin et Raymond Barre, le premier voulant sécuriser le Marché commun, le second moderniser la France ; le Premier ministre luxembourgeois Pierre Werner, « Européen visionnaire et bâtisseur de consensus » ; Roy Jenkins et Jacques Delors ; les Allemands Hans Tietmeyer, apôtre d’un « ordolibéralisme éthique », et Karl-Otto Pöhl ; l’Italien Tommaso Padoa-Schioppa qui voyait dans l’Union économique et monétaire la pierre sur laquelle fonder l’Europe fédérale ; enfin, le Belge Alexandre Lamfalussy qui, selon les Pr. Dyson et Maes, fut « peut-être le plus prémonitoire de tous les architectes ». Ceux-ci ont été sélectionnés avec soin sur la base de critères précis. La plupart proviennent de pays dits « fondateurs » – et si les Pays-Bas ne sont pas représentés, c’est du fait, selon Dyson et Maes, de la... « forte adhésion néerlandais aux vues allemandes en matière d’union monétaire ». En tout cas, l’éventail des personnalités sélectionnées est représentatif de visions très différentes de l’intégration européenne, et même de l’Union économique et monétaire qui était à bâtir. Il n’empêche, aucun d’entre eux ne prétendrait aujourd’hui que l’architecture arrêtée par les politiques lors du Conseil européen de Maastricht était « la leur » ; tous s’accorderaient par contre pour confirmer que Jan Smets, le gouverneur de la Banque nationale de Belgique, a raison lorsqu’il écrit dans son avant-propos que « la zone euro doit construire des institutions qui renforcent la cohésion de l’union économique, monétaire et politique », ce qui nécessitera au préalable de « recréer un sentiment de responsabilité partagée ». Reste à savoir si les dirigeants politiques d’aujourd’hui en seront plus capables que leurs prédécesseurs de Maastricht... Michel Theys
*** IVO MAES, GYÖRGY SZAPÁRY (sous la dir. de) : Alexandre Lamfalussy – Selected Essays. Magyar Nemzeti Bank (9 Szabadság tér, H-1054 Budapest). 2017, 405 p.. ISBN 978-615-5318-10-8.
Fruit d’une initiative conjointe de la Banque nationale de Belgique et de son homologue hongroise, la Magyar Nemzeti Bank, cet ouvrage est un hommage rendu à l’un des pères fondateurs de l’euro, Alexandre Lamfalussy, décédé le 9 mai 2015 à l’âge de 86 ans. Premier président de l’Institut monétaire européen qui mena l’Union économique et monétaire à bon port avant de céder la place à la Banque centrale européenne, ce Hongrois de naissance devenu Belge suite à son exil après l’installation du régime communiste ne fut pas seulement un banquier central de haut vol (notamment à la tête de la Banque des règlements internationaux de Bâle), mais aussi un intellectuel écouté dans les milieux économico-financiers et un Européen convaincu, partisan au très long cours d’une intégration économique européenne.
Avec l’aide de György Szapáry dont Lamfalussy fut le directeur de thèse de doctorat à l’Université catholique de Louvain, le Pr. Ivo Maes – qui y occupe la Chaire Robert Triffin tout en étant actif au sein de la Banque nationale de Belgique – a sélectionné dans ces pages des articles et discours redevables à celui qui gagna souvent la réputation d’être un Cassandre pour ses avertissements relatifs à des tempêtes financières imminentes. La première partie du livre revient sur la période du « jeune Lamfalussy », son premier texte remontant à 1953 et étant consacré à la sidérurgie et à la Communauté européenne du charbon et de l’acier, celui-ci étant bientôt suivi par des réflexions sur le Marché commun et, très vite, sur la nécessité de bâtir un Ordre monétaire européen. La deuxième partie couvre les années 1976-1993, passées à Bâle. La troisième est, elle, consacrée à ses interventions en tant que président de l’Institut monétaire européen, y compris son discours d’adieu à cette institution en 1997. Les années « Lamfalussy le Vieux » le voient s’intéresser tout particulièrement à la stabilité des marchés financiers, sujet qui reste pleinement d’actualité. (MT)
*** CONSTANTINOS LAPAVITSAS, HEINER FLASSBECK, GUILLAUME ETIEVANT, FREDERIC LORDON, CEDRIC DURAND : Euro, Plan B. La sortie de crise en Grèce, en France et en Europe. Editions Topos (2 rue Plapouta, GR-11473 Athènes. Tél. : (30-210) 8222835 – fax : 8222684 – Courriel : info@motibo.com – Internet : http://www.toposbooks.gr ). 2016, 160 p., 10 €. ISBN 978-960-499-202-7.
Que les dirigeants européens aient eu beaucoup de mal à faire face à la crise de la zone euro relève de l’évidence. Il est apparu à certains que plus les pays connaissant des difficultés suivaient fidèlement leurs prescriptions, plus leurs économies se contractaient ou, pire encore, s'effondraient. Simultanément, la capitulation du gouvernement dirigé par Alexis Tsipras a suscité un large débat sur l'opportunité ou non d’imaginer des solutions alternatives, la gauche radicale en Europe ayant été en pointe en la matière. Dans ce livre, le Pr. Heiner Flassbeck (Université de Hambourg), qui fut ministre-adjoint des Finances en Allemagne entre 1998 et 1999, et Costas Lapavitsas, professeur d'économie à l'École des études orientales et africaines de l’Université de Londres, présentent un programme de sauvetage social et national pour la Grèce. Ils analysent notamment certains aspects techniques d’une sortie de la Grèce de la zone euro, la présentant comme une opportunité historique pour le pays et la jugeant parfaitement gérable.
Sans surprise, ils ne sont pas, le moins du monde, contredits dans ces pages par Guillaume Etievant, ancien secrétaire du Parti de gauche français pour lequel il s’occupait des questions économiques et du travail, par le sociologue et économiste Frédéric Lordon qui, actif au CNRS français, appartient à l’école dite « de l'ajustement » ayant ses racines dans la pensée de Marx et de Keynes, ni par le Pr. Cédric Durand (Université de Paris 13), membre des « Economistes Atterrés ». A trois, ils enrichissent les réflexions relatives à un plan B en Grèce, mais aussi en France et dans toute l’Europe, en mettant l'accent sur les dimensions économiques et politiques d'une rupture totale avec le modèle néolibéral dont ils s’emploient également à cerner et mesurer les conséquences. Un livre engagé qui invite à approfondir l’indispensable débat à avoir, selon les auteurs, sur l'avenir de l'Union européenne et le rôle que la gauche doit y jouer. (AKa)
*** PANOS TSAKLOGLOU (sous la dir. de) : Plan de sortie de la crise. Un nouveau modèle de production pour la Grèce. Editions Dianeosis (7 rue Granikou, GR-15125 Maroussi. Tél. : (30-213) 0023000 – Courriel : info@dianeosis.org – Internet : http://www.dianeosis.org ). 2017, 224 p., 9 €. ISBN 978-618-82833-0-5.
Pourquoi la Grèce a-t-elle fait faillite ? Quelles sont les distorsions du modèle de production de richesse qui, en Grèce, ont conduit l'économie à l'effondrement ? Suite à ce fiasco monumental, que faut-il changer ? A quoi devrait ressembler un nouveau modèle de croissance pour la Grèce et quelles sont les réformes à mettre en œuvre pour y arriver ? Cet ouvrage qui réunit cinq économistes actifs, comme professeurs et chercheurs, au sein de l’Université d'Athènes apporte des réponses à ces questions cruciales et à d’autres aussi. Le livre est en réalité une cartographie des causes structurelles de la crise. Les auteurs évaluent les mesures adoptées par le pays pour rester dans les clous des mémorandums avant de tracer des pistes susceptibles de mener à un nouveau modèle de croissance pour l'économie grecque et, partant, à paver la voie à une sortie de la crise. Ce sont ainsi les résultats de dizaines d’études qui se trouvent synthétisés et composent un guide précieux et très complet pour ceux qui auront la responsabilité de planifier le développement du pays. Le livre est aussi d’un grand intérêt de par la grande richesse des données qu’il contient et du fait des graphiques facilement compréhensibles qui jalonnent les pages et indiquent ce qu'il faut faire pour sortir de la crise. Il est aussi une invitation à focaliser le débat public sur les causes réelles de la crise grecque, se révélant une contribution majeure à la définition de politiques publiques de nature à stimuler la reprise économique et l'emploi. (AKa)
*** Politique. Revue belge d’analyse et de débat. ASBL Politique (9 rue du Faucon, B-1000 Bruxelles. Tél. : (32-2) 5386996 – Courriel : info@politique.eu.org – Internet : http://www.politique.eu.org ). Mai 2017, n° 100, 132 p., 12 €. Abonnement : 45 € (40 € pour PDF, 50 € pour les deux versions).
Le centième numéro d’une revue progressiste de Belgique francophone ayant bénéficié récemment d’une cure de jouvence graphique parfaitement réussie et d’une rénovation éditoriale judicieuse contient un riche dossier consacré à la question de savoir s’il est possible de « sortir du capitalisme ». Après « un siècle d’essais et d’erreurs » entre 1917 et 2017, « plus personne ne sait vraiment à quoi pourrait ressembler un ‘au-delà du capitalisme’ qui ferait office d’utopie concrète pour le moyen terme », reconnaissent d’emblée ses coordinateurs, mais il n’est pas pour autant question de s’accommoder d’un capitalisme qui, à l’évidence, « conduit l’humanité et la planète à leur perte ». Ce constat est posé d’entrée de jeu par l’économiste Gabriel Maissin qui observe notamment que le théorème d’Helmut Schmidt selon lequel « les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain » n’est plus d’actualité alors qu’une partie croissante des richesses produites est « captée par les dividendes et par les profits financiers et bancaires », la part des richesses produites revenant aux salariés essuyant, elle, une baisse continue un peu partout dans le monde. Plus que jamais, « le dépassement du capitalisme reste une nécessité », argue-t-il en soulignant que « les conditions, les modalités, les délais de cette ‘sortie du capitalisme’ sont encore à définir ». Peu de leçons positives sont à tirer des expériences en ce sens du passé, ainsi que le montrent les regards portés sur l’ex-Union soviétique et de la Russie, la Chine, les « populismes latinos », « l’exception chilienne » du temps d’Allende ou l’Afrique où capitalisme et colonisation se conjuguaient. Pour l’Europe occidentale, François Perl montre notamment que la sortie politique du capitalisme n’y a « jamais réellement figuré à l’ordre du jour au-delà d’une rhétorique », ce qui n’est pas pour rien, juge-t-il, dans « l’effondrement actuel de la social-démocratie qui, même par son discours, ne parvient plus à se distinguer du libéralisme ». Faut-il, dès lors, se résigner ? D’autres auteurs ne s’y résolvent pas, eux qui explorent dans la dernière partie du dossier des pistes qui permettraient de « continuer le combat » sur d’autres bases. A titre d’exemples, Michèle Gilkinet défend les « promesses de la décroissance » et Jean-Claude Englebert invite à « dépasser l’anthropocène » en traitant « la maladie collective » qui permet au « capitalisme absolu » de régner en maître. (MT)