Avant tout, ne boudons pas notre plaisir : la victoire d’Emmanuel Macron en France est la preuve que la vie – même politique – est décidément une grande farceuse ! Et celle-ci peut être porteuse d’émotions intenses et d’espoirs renaissants, comme ceux ressentis hors de l’Hexagone alors qu’un homme, dans la pénombre de la cour carrée du Louvre, s’avançait vers son destin au son de l’Ode à la joie, cet hymne européen ‘refusé’ par les Français au détour d’un référendum douze ans plus tôt (EUROPE 11783). Il est des pieds de nez de l’histoire qui sont diantrement plaisants.
Cela étant dit, convenons que le plus dur reste à venir. Pour l’heure, cette victoire est en trompe-l’œil. Ce n’est que dans cinq ans que l’on saura si, par son action, le président Macron sera parvenu à enrayer les colères sociales et identitaires qui, en France comme ailleurs en Europe, nourrissent les extrémistes. Il faudra moins de temps pour savoir si le chef d’État français a été capable de sortir le Conseil européen de sa routine et de faire taire « les sanglots longs » qui, depuis trop longtemps, blessent le cœur des Européens « d’une langueur monotone ». Qu’il sache seulement que, s’il entonne le Chant des partisans, il ne marchera pas seul vers son destin européen.
Il ne marchera pas seul, mais lui faudra-t-il pour autant marcher fatalement d’un même pas avec tous les Européens et, en tout cas, leurs dirigeants ? Il n’est pas sûr que cette option soit encore réaliste, ni même désirable. En réalité, le temps semble plutôt venu de considérer que l’objectif d’une ‘union sans cesse plus étroite’ à Vingt-sept est révolu. Le Brexit a eu le mérite de prouver de manière retentissante que cette antienne n’est plus de saison ; il n’a été que le point d’orgue d’une inlassable bataille menée par Londres, dès l’adhésion britannique de 1973, pour que ce principe soit vidé de son sens et devienne, à coup d’‘opt out’ et autres dérogations, une simple illusion ; avec l’opiniâtreté et l’efficacité qui les caractérisent, ministres, diplomates et fonctionnaires de Sa Majesté ont mené une guérilla largement... victorieuse, la décision prise par une courte majorité de Britanniques lors du référendum de juin de l’année dernière n’étant rien d’autre, dans ce contexte, qu’un acte manqué spectaculaire.
Le Brexit est toutefois aussi l’arbre qui ne peut pas plus longtemps cacher la forêt de réticences et de réserves que suscite le principe d’une union sans cesse plus étroite parmi ceux qui restent au sein du club. Si Londres est un jour entré dans un cénacle de buveurs de Bourgogne en se promettant de le transformer en salon de thé, d’autres États (dits) membres de l’Union donnent la nette impression de s’y comporter comme s’ils étaient dans un supermarché, ne remplissant leur caddie que de ce qui les intéresse.
Tout au contraire d’une Union toujours plus unie, ils ont ainsi contribué, avec le lâche consentement de leurs partenaires plus ‘orthodoxes’, à ce que soit « créé un système opaque où se chevauchent divers cercles de coopération », ainsi que le Parlement européen l’a relevé en adoptant, en février dernier, le rapport ‘Verhofstadt’ sur les évolutions et adaptations possibles et souhaitables de la structure institutionnelle actuelle (EUROPE 11688). La question qui se pose aujourd’hui est par conséquent de savoir si l’on peut encore très longtemps mélanger des pommes et des poires dans le panier...
Le réalisme devrait imposer de répondre par la négative à cette question – en commençant par se la poser dans les cénacles où se joue le destin de l’Europe telle qu’elle se construit depuis cette ‘Déclaration Schuman’ dont on vient de fêter l’anniversaire cette semaine. Comment la poser ? De manière fort simple : en demandant aux États membres, c’est-à-dire aux gouvernements nationaux, s’ils souscrivent à l’objectif qui avait été assigné à la construction européenne par l’ancien ministre français des Affaires étrangères et son inspirateur, Jean Monnet, à savoir de se mettre... en marche pour parvenir à terme à l’établissement « d’une Fédération européenne indispensable à la préservation de la paix ». À l’évidence, il n’y a pas lieu de s’illusionner sur la possibilité de recueillir vingt-sept réponses positives.
Certains rétorqueront que ce serait prendre le risque funeste d’une rupture de ce qui a été réalisé. Il serait loisible de répondre que, si rupture il y a eu, c’est du fait de ceux qui n’ont retenu de la ‘Déclaration Schuman’ que ce qui les intéressait, à savoir les retombées économico-commerciales de l’appartenance au club. Ce serait une erreur. Aujourd’hui, le temps est peut-être venu de séparer sinon le bon grain européen de l’ivraie, en tout cas les partisans d’une... union sans cesse plus étroite pouvant conduire à la Fédération définie comme objectif par Schuman et ceux seulement désireux de collaborer sur les plans économique et commercial. Le temps semble venu, ainsi que l’a avancé l’ancien ministre belge des Affaires étrangères, Mark Eyskens, de construire « une nouvelle architecture européenne » qui regrouperait « une Union européenne revigorée et une Communauté économique européenne » renouvelée (La Libre Belgique, 3 mai).
En clair, et si le temps était venu de bâtir une Fédération véritable, jouissant d’une légitimité démocratique lui permettant de renouer avec les citoyens, aux côtés d’une Confédération où se retrouveraient, ainsi que l’ont indiqué les députés européens dans le même rapport ‘Verhofstadt’, « des États partenaires qui ne peuvent ou n’entendent pas adhérer à l’Union, mais souhaitent nouer une relation étroite avec elle » ?
Il va de soi que le Royaume-Uni aurait toute sa place dans cette ‘Confédération’ impliquant moins de partage de souveraineté, ce qui lui permettrait de sortir avec les honneurs du guêpier politique que le résultat du référendum lui vaut d’avoir à endurer. Mais au-delà du Royaume-Uni, cette ‘Confédération’ à finalité essentiellement économique pourrait aussi s’ouvrir à des pays tels que la Turquie (ce qui tempèrerait les réticences de ceux qui, au sein de l’Union, estime que ce pays n’a pas sa place dans l’Union actuelle), l’Ukraine (sans doute la Russie de Poutine s’en accommoderait-elle plus facilement que dans le cas de l’Union), voire même à d’autres pays plus lointains d’Europe orientale ou situés sur l’autre rive de la Méditerranée.
Qu’y gagneraient les pays européens disposés à aller plus loin sur le plan de l’intégration ? D’abord la possibilité de pouvoir agir sans être encore gênés. Ensuite et surtout, ils conserveraient ainsi la possibilité de garder de l’influence sur leurs partenaires dans le cadre de la Confédération et de se positionner comme un acteur... toujours plus incontournable sur la scène internationale.
Michel Theys