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Bulletin Quotidien Europe N° 11717
REPÈRES / RepÈres

Trump, épouvantail protégeant des oiseaux de mauvais augure ?

 Deux semaines à peine auront été amplement suffisantes pour que le monde entier en arrive (déjà) à se demander si Donald Trump pourra honorer son mandat présidentiel de quatre ans. Deux courtes semaines auront suffi pour constater que le showman de téléréalité ne s’était nullement effacé derrière le président et que, tout au contraire, l’homme restait pleinement celui qui, en 2004, affirmait dans son livre ‘How to get rich. Big deals from the star of the Apprentice’ : « Les gens sont surpris de la vitesse à laquelle je prends de grandes décisions, mais j’ai appris à suivre mes instincts et à ne pas réfléchir à l’excès. Le jour où j’ai réalisé qu’on pouvait être intelligent en étant superficiel a constitué pour moi une expérience profonde ». Elle n’est pas moins abyssale aujourd’hui pour les citoyens américains qui découvrent, traumatisés et souvent révulsés, le personnage caractériel qui a été élu à la Maison Blanche et la signature sismographique qu’il appose sous la batterie de décrets que lui dicte son instinct.

L’affaire ne concerne pas que les ressortissants américains, ni les seuls musulmans des pays en qui Donald Trump voit des foyers de terrorisme – en oubliant, au passage, d’autres pays tout aussi suspects, mais où ses affaires de sa prétendue ‘vie d’avant’ sont présentes. Elle concerne le monde entier, et au premier chef l’Union européenne qui se découvre honnie par Trump et son entourage de ‘branquignols’. Ainsi, le Pied nickelé diplomatique que la Maison blanche se propose de dépêcher à Bruxelles comme ambassadeur la voit avec gourmandise connaître très bientôt le destin de l’Union soviétique et la zone euro voler en éclats plus vite encore. Voilà qui prouve que Nigel Farage est désormais « l’Européen » le mieux en cour à Washington.

Si le président Donald… Tusk a donc eu parfaitement raison de juger que les déclarations en provenance des États-Unis étaient « inquiétantes » (EUROPE 11715), pourquoi n’a-t-il pas, dans la lettre qu’il a adressée aux vingt-sept chefs d’État ou de gouvernement conviés à la réunion informelle de Malte, proposé que les lettres de créance qui devraient être adressées par Theodore Roosevelt Malloch soient refusées avec dédain par l’Union entière ou l’un ou l’autre de ses pays membres ? Certains objecteront sans doute que la realpolitik amène souvent les institutions à fort peu s’embarrasser des questions de dignité ; qu’ils se taisent car c’est ici à la dignité des citoyens européens et du projet d’intégration porté par des générations depuis le début des années 1950 qu’il est porté atteinte !

En réalité, à l’heure où, selon Joschka Fischer, « les États-Unis et le Royaume-Uni (…) se détachent de l’ordre du monde libéral, celui du libre-échange et de la sécurité collective » (Alternatives Economiques, 26 janvier), il importe que l’Union, ses États et ses citoyens montent aux barricades en faisant leur la devise des Pays-Bas : « Je maintiendrai ». Il faut que les citoyens et ceux qui s’arrogent leur parole affirment être décidés à maintenir leurs valeurs envers et contre tout. Le temps est venu de regarder la réalité en face : « Trump, c’est l’outrecuidance individuelle hyperbolique », observe le philosophe français Marcel Gauchet en précisant aussitôt : « Au bout de l’individualisme radical, il y a l’autoritarisme radical » (Le Monde, 27 janvier).

Nous en sommes là, tous, pas seulement les États-Unis. Orbán, Kaczynski, Fico, Erdoğan, Poutine (en attendant – qui sait ? – Marine Le Pen et Wilders…) sont tous, à leur manière, la résultante d’un malaise sociétal qui ébranle les démocraties. Il importe, dès lors, de s’attaquer sans plus tarder à ce qui, selon le philosophe, constitue « la principale fragilité aujourd’hui de nos démocraties : elle se tient pour acquise et ne se pense pas ».

Il faut que les démocrates européens, dirigeants et citoyens confondus, se réveillent et se penchent sur cette réalité qui ne vaut pas que pour la France : selon un sondage, les pauvres, les exclus, les précarisés, les fragilisés de la classe moyenne, tous ceux qui déclarent « s’en sortir très difficilement avec les revenus du ménage » voteront très majoritairement pour Marine Le Pen à la présidentielle (Le Monde, 29-30 janvier). Il faut donc, comme en convient - un peu tard - la commissaire au Commerce, Cecilia Malmström, réfléchir d’urgence à la manière de « protéger les perdants de la mondialisation » (Le Monde, 31 janvier).

Il va de soi que l’exemple de Trump n’est pas celui à suivre pour endiguer la protestation populaire qui enfle partout dans le monde occidental. Le président américain fraîchement élu a tout, au contraire, de l’épouvantail suffisamment inquiétant pour que les oiseaux de mauvais augure, qui se pourlèchent en Europe, en arrivent sinon à avoir peur, du moins à se voir confrontés à une réaction forte de tous ceux qui chérissent par-dessus tout la démocratie.

Le temps est donc bel et bien venu, comme l’a écrit le président Tusk à ses pairs, que l’Union prenne des mesures « affirmées et spectaculaires » afin de hisser l’intégration européenne à un niveau supérieur. Le temps est venu de rappeler aux dirigeants des États de l’Union, à ces princes qui prétendent parler au nom des citoyens, que ceux-ci sont très certainement majoritaires à ne pas vouloir « revenir au provincialisme des petits espaces », eux qui savent majoritairement qu’ils ont, ainsi que l’a écrit Jacques Attali, « la chance de pouvoir construire une grande nation, démocratique et souveraine, de la même taille que ses principaux rivaux ».

Le temps est venu de leur rappeler que ne prêter l’oreille qu’à ceux, minoritaires, qui rêvent d’un Trump chez eux est plus qu’une erreur commise au nom de souverainetés sacralisées et désuètes, mais une faute dont l’Histoire portera la marque ! Le temps est venu de leur rappeler que, si une hirondelle ne fait pas le printemps, il serait bienvenu qu’un oiseau de mauvais augure le fasse…

Michel Theys

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