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Bulletin Quotidien Europe N° 11715
ACTION EXTÉRIEURE / Énergie

L'impact géopolitique du projet russe de gazoduc Nord Stream-2 suscite une méfiance et une hostilité tenaces au Parlement européen

Dix-huit mois après son lancement, en septembre 2015, le projet russe de doublement du gazoduc Nord Stream sous la mer Baltique, Nord Stream-2, continue de susciter la méfiance et l'hostilité au Parlement européen, où plusieurs membres de la commission des Affaires étrangères issus de pays riverains de la Baltique ont dénoncé, mardi 31 janvier, les risques géopolitiques de ce projet.

Le premier des trois experts invités par la commission des affaires étrangères à une audition publique sur les implications géopolitiques de Nord Stream-2, Andreas Goldthau, de l'université Royal Holloway de Londres, a estimé que ce gazoduc pourrait se révéler être cohérent avec le droit de l'UE et qu'il n'était « pas si problématique » du point de vue économique. « Il est important d'avoir un système de concurrence qui fonctionne bien et de bons interconnecteurs dans l'UE. Il faut bâtir les infrastructures et veiller au respect de nos règles. Beaucoup de pays sont à la traîne pour assurer le respect de la concurrence. Alors on pourra forcer la main des opérateurs externes », a-t-il ajouté.

Sijbren de Jong, analyste au Centre pour les études stratégiques de La Haye, a insisté sur les préoccupations de la Suède à l'égard des activités d'espionnage russe sur l’île de Gotland, Stockholm ayant décidé de contrôler la présence des entreprises liées à Nord Stream-2 dans le port de Karlshamn, où seront entreposées les conduites nécessaires à l'ouvrage. M. de Jong a aussi souligné « l'impact géostratégique énorme » du projet pour la Pologne, la Slovaquie et l'Ukraine. Si l'UE appuie Nord Stream-2, la « position dominante » de Gazprom en Europe centrale et orientale « sera renforcée », a-t-il assuré. En outre, il a souligné le « lobbying actif des politiciens allemands » et averti du risque de pression sur l'Allemagne comme celle qui a conduit la Hongrie à arrêter ses flux de gaz inversés vers l'Ukraine.

Agata Łoskot-Strachota, chercheur au Centre pour les études orientales de Varsovie, a insisté sur la menace que faisait peser Nord Stream-2 « sur la faisabilité de plusieurs objectifs du projet d'Union de l'énergie, en particulier la construction de nouvelles infrastructures pour la diversification en Europe centrale et orientale et l'objectif de trois sources de gaz différentes ». Mme Łoskot-Strachota a insisté sur « les risques pour la cohésion de l’UE, pour sa politique vis-à-vis de la Russie et son partenariat avec l’Ukraine » liés à une plus grande présence du gazier russe Gazprom en Allemagne et au niveau régional, « L’objectif principal de ce projet est de réduire le transit à travers l'Ukraine pour déstabiliser le pays, et affaiblir le pouvoir des acteurs de l'énergie européens », a-t-elle insisté.

« Il est important de comprendre que ce gazoduc accroîtra la présence russe en mer Baltique », a souligné l'Estonien Tunne Kelam (PPE), s'inquiétant du risque que ce projet permette à la Russie d'accroître son « chantage politique » à des pays de l'UE dans des situations de crise. « L'UE a besoin d'une approche plus réaliste, d’unité et de coordination », a insisté M. Kelam.

Le Lituanien Zigmantas Balčytis (S&D) a contesté que le projet Nord Stream-2 soit purement économique, assurant que son pays souffrait de prix du gaz russe plus élevés en guise de « punition » pour son adhésion à l'UE. Le refus exprimé par l'autorité polonaise de la concurrence, à l'été 2016, au sujet de la création d'une coentreprise entre Gazprom et ses cinq partenaires européens (les groupes allemands E.ON et Wintershall, l'autrichien OMV, l'anglo-néerlandais Shell et le français Engie), au motif que ce projet pourrait renforcer la position dominante de Gazprom sur le marché polonais, et qui a conduit au retrait des cinq européens d'une participation directe au projet, « est tout à fait motivé », a-t-il insisté.

 « Il est évident que les Russes veulent prendre notre région - les pays Baltes, la Pologne et l'Ukraine - en étau pour qu’ils puissent renforcer leur pouvoir de chantage. Nord Stream-2 va détériorer la stabilité dans la région », a averti la Polonaise Anna Elżbieta Fotyga (CRE).

 « L’Ukraine est un partenaire fiable, une route d'approvisionnement alternative pour le gaz russe vers l'UE est inutile. Nord Stream-2 est injustifiable du point de vue économique et la construction de gazoducs contournant l'Ukraine est motivée politiquement », a jugé le Lituanien Petras Auštrevičius (ADLE). « Ce projet menace de porter atteinte à notre sécurité d'approvisionnement, à notre solidarité, à nos règles de concurrence et sape le projet d'Union de l'énergie », a-t-il insisté, accusant l'ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, à la tête du consortium Nord Stream, et d'autres politiciens européens de se remplir les poches et d'être à la solde du président russe, Vladimir Poutine.

De son côté, l'Allemande Rebecca Harms (Verts/ALE) a critiqué un projet à contresens des plans de l'UE pour renforcer la diversification de ses approvisionnements et sa sécurité énergétique, appelant à « réaliser l'Union de l'énergie face au défi posé par la Russie de Poutine ».

Répondant à l'Allemand Michael Gahler (PPE), qui a suggéré que les autorités nationales des pays riverains de la Baltique dressent des obstacles pour freiner le projet Nord Stream-2, Mme Łoskot-Strachota, a souligné le rôle éventuel du Danemark, dont les eaux territoriales seront traversées par le gazoduc, précisant toutefois que ce pays n'était « pas très désireux de jouer la carte juridique, compte tenu de ses intérêts conjoints avec la Russie dans la zone arctique ». (Emmanuel Hagry)

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