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Bulletin Quotidien Europe N° 11707
REPÈRES / RepÈres

Variations dérangeantes sur le thème de l’information… (II)

À en croire un sondage récent, les citoyens belges ne seraient que 21% à faire confiance à la presse et aux journalistes, soit… 21% de moins qu’en 1997 (Le Soir, 9 janvier). Est-ce grave, docteur ? Oui, car le mal n’est pas circonscrit à la seule Belgique. Selon un Eurobaromètre de 2015 consulté par Gareth Harding du très britannique Réseau de journalisme éthique, ce n’est pas moins de… 73% des sujets de sa majesté qui avouaient ne pas faire confiance à leurs journaux. C’est le plus haut pourcentage enregistré dans les pays de l’Union, mais le mal y est néanmoins partout. Pourquoi ?

Pour tenter d’apporter une réponse à cette question, il est indispensable d’observer un ensemble de problèmes. Le premier d’entre eux est d’avoir à admettre que, dans beaucoup de médias, le journaliste n’est plus ce qu’il était voici cinquante ans encore. Il fut un temps où l’on permettait à un journaliste de prendre trois jours pour nourrir et écrire un ‘papier’; aujourd’hui, parce qu’il est considéré comme un coût, il lui est demandé d’en écrire trois par jour. Il ne faut pas être un éminent spécialiste de la presse pour en déduire que la qualité de l’information n’a pas gagné dans cette dérive en forme de cercle vicieux : au plus la qualité des infos régressait, au plus la diffusion du titre chutait. Il en a aussi résulté, pour bon nombre de journalistes, la tentation de bâtir son ‘papier’ autour des dépêches d’agence ou, bien pire, du matériel communicationnel qui lui était complaisamment fourni par les communicateurs des sources d’information, que celles-ci soient des institutions, des intérêts économiques ou les chapelles du pouvoir politique national. Parce qu’il faut bien manger et nourrir sa famille, beaucoup d’autres journalistes ont aussi été contraints, plus ou moins à leur corps défendant, de prendre des libertés avec la déontologie propre à la profession, celle qui les oblige à ne relayer que des faits avérés, que la vérité recoupée, afin de complaire à des propriétaires de médias surtout intéressés par leurs intérêts capitalistiques ou par leurs lubies idéologiques.

Les tabloïds britanniques ont été, en la matière, des champions de la désinformation, au point d’amener le fameux spin doctor de Tony Blair à devoir piteusement reconnaître en novembre 2011 : « À divers moments, les lecteurs de journaux du Royaume-Uni peuvent avoir lu que ‘l’Europe’, ou ‘Bruxelles, ou le ‘super État européen’ a interdit, ou a l’intention d’interdire, les kilts, les curry, les purées de petits pois, la tournée de distribution des journaux, le fromage Caerphilly, les bouledogues, les saucisses et les concombres courbés, l’armée britannique, les dames chargées d'aider les écoliers à traverser dans la rue, le pain britannique, les toilettes britanniques, l'écusson (national) sur les passeports, les chauffeurs de camion qui portent des lunettes et bien plus encore ». Il s’agissait, bien entendu, de balivernes et de mensonges que la Représentation de la Commission européenne à Londres s’est évertuée à démentir avec assiduité. En vain pourtant : dans le monde de l’instantanéité qui est le nôtre, les bobards triomphent aisément car ils sont volontiers colportés et restent gravés dans les mémoires, tandis que les rectificatifs passent inaperçus. Même si les Britanniques sont les derniers à faire confiance à leurs journaux, ils ont prouvé que des médisances qui prolifèrent, il reste toujours quelque chose dans l’opinion publique : un vote pour le ‘Brexit’, par exemple…

Toutefois, Murdoch et ses pairs n’étaient, avec les journalistes à leur solde (comment pourrait-on mieux les décrire ?), que des seconds rôles (à l’exception du journaliste adepte de l’enfumage que fut Boris Johnson, désormais secrétaire au Foreign office) dans cette entreprise de désinformation, les défricheurs qui ont in fine précédé l’avènement présidentiel de Donald Trump. Lequel a coïncidé avec – voire a été favorisé par – l’offensive médiatique subversive menée en sous-main par l’hôte persistant du Kremlin qui n’a rien oublié de son passé au sein du KGB.

Nous sommes donc entrés dans un monde où l’information est devenue une arme de… désinformation massive, avec le consentement enthousiaste de ceux qui se laissent berner ! D’où le constat désenchanté de l’analyste anglaise Ella Minty selon lequel les formes usuelles de la communication qui fonctionnent désormais dans le domaine politique relèvent d’une catégorie abominable : « Place aux mensonges, aux saillies négatives formatées pour les gros titres, aux élucubrations sans fondement, à l’alarmisme et à la rhétorique émotionnelle » (Le Soir, 16 janvier). En clair, tous les gouvernants, hier, mentaient à l’occasion, ou mentaient par omission, afin de servir la cause qu’ils s’étaient assignée ; aujourd’hui, la vérité ne compte plus, seule compte la manière dont les mensonges sont proférés afin d’entrer en résonance avec la colère et l’amertume de citoyens désenchantés. D’où Trump, d’où le ‘Brexit’, d’où la montée, partout, des nationalistes.

En même temps, la Russie de Poutine semble, à l’évidence, s’être lancée dans la cyberguerre afin de déstabiliser les États-Unis et, plus encore, l’Europe qui lui échappe, cette Union européenne démocratique qu’il rêve de démanteler, notamment avec l’aide des nationalistes et autres souverainistes.

Lors du congrès de l’Association des journalistes européens qui s’est tenu en Irlande au début du mois de novembre, un membre du Service européen d’action extérieure est venu expliquer que la campagne russe de désinformation devenait « massive », elle qui, selon Giles Portman, « utilise fausses nouvelles et propagande comme un outil actif de politique et de stratégie militaire ». Et celui qui dirige la East Stratcom Task Force de préciser que Moscou finance notamment des sources de désinformation à travers des médias contrôlés par l’État, indique chaque semaine aux « journalistes » les sujets qu’ils doivent traiter pour être loyaux à leur pays, active des réseaux de trolls sur les réseaux sociaux pour déstabiliser l’Union et son proche voisinage oriental. Faut-il s’en émouvoir ? Oui, à l’évidence, mais sans oublier les armes de destruction massive qui ont permis à George W. Bush de déclencher une guerre en Irak sans qu’un seul grand média américain n'y trouve à redire… Il est urgent de s’en souvenir à l’heure où l’imprévisible Donald Trump s’installe au bureau ovale de la Maison blanche, de peur de se laisser une fois encore rouler dans la farine.

L’Union européenne est donc la cible prioritaire d’une guerre de l’information. Pendant ce temps, le soldat ‘Commission européenne’ reste la fleur au fusil…  Michel Theys

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