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Bulletin Quotidien Europe N° 11650
REPÈRES / RepÈres

Quand les « réalistes » font le lit des populistes et nationalistes (II)

Le président Juncker a-t-il saisi le sens exact du reproche constructif qui lui était adressé dans le précédent Repères du 14 octobre dernier (EUROPE 11645) ? Il tient à cette évidence : le temps n’est plus aux atermoiements, il n’est plus aux demi-mesures. S’en satisfaire reviendrait à condamner le projet de construction européenne à une mort inéluctable, inévitable. Pourquoi ? Parce que chaque journée perdue revient à persuader un peu plus les citoyens européens que le jeu collectif n’en vaut pas la chandelle, que seul le repli « à l’abri » de frontières nationales prétendument protectrices permet d’espérer en des jours meilleurs. Ce ne sont que divagations ? Oui, mais le bon peuple, parfois, lorsqu’il souffre et s’aigrit, peut s’abandonner aux illusions les plus mortifères, aux délires les plus malsains…

À sa manière, le 'Brexit' décidé par quelque 52% des citoyens britanniques en est la démonstration, aussi navrante qu’éclairante. Economiste bien connu dans le quartier européen de Bruxelles qu’il a déserté pour devenir Commissaire général de France Stratégie à Paris, Jean Pisani-Ferry relève que le référendum britannique du 23 juin a révélé une division radicale du pays : « Dans le nord-est de l’Angleterre, plus de 70% des électeurs ont voté ‘Leave’. Dans certains quartiers de Londres ou à Edimbourg, les proportions ont été inverses », avec en outre « une partition entre petites et grandes villes, vieux et jeunes, sans diplôme et diplômés, bas et hauts salaires »… Quels enseignements faut-il en tirer ? Ils sont nombreux, mais l’un saute aux yeux : même si les dirigeants britanniques aiment à mêler leurs voix à celles des populistes ces temps-ci, reconnaissons que le chancelier de l’Echiquier de Theresa May a visé juste en observant que le ‘Brexit’ était « un cri de protestation des laissés-pour-compte » britanniques de la période allant de Tony Blair à David Cameron. Ce problème est-il propre au Royaume-Uni ? Poser cette question, ce devrait être, pour un dirigeant européen, y répondre.

Cette question, toutefois, certains d’entre eux se la posent-ils parfois ? Sont-ils conscients qu’il y a, comme l’a expliqué le Pr. Lawrence Summers dans le Financial Times (9/10/2016), de plus en plus de bonnes – entendez, de mauvaises… – raisons « de douter que le monde industriel soit capable de jouir simultanément de taux d’intérêt raisonnables qui satisfassent les épargnants, de stabilité financière et du système financier actuel, et d’une croissance économique adéquate en même temps » ? S’ils le sont, qu’ont-ils fait jusqu’à présent pour prévenir la crise majeure qui devrait découler de ce cocktail explosif ? Rien – ou, du moins, rien qu’ils n’aient jugé bon de dévoiler afin de calmer les appréhensions grandissantes des opinions publiques. Or, plus qu’une erreur, c’est une faute politique si l’on en croit celui qui fut aussi secrétaire au Trésor sous le président Clinton : « Ce peut difficilement apparaître comme une grande surprise que, lorsque la croissance économique s’avère trop courte année après année et lorsque ses bénéficiaires sont un petit sous-ensemble de la population, les électorats deviennent hargneux. Ils perdent confiance dans les approches politiques traditionnelles et dans leurs défenseurs ». On ne peut mieux souligner combien le désenchantement, voire le désarroi économique et social s’insinuant dans les rouages des sociétés, américaine comme européennes, est le miel dont se gavent les bonimenteurs populistes.

Comment ne pas voir, dès lors, l’écartèlement des sociétés entre une ultra-minorité de nantis et un édredon de classe moyenne qui, insidieusement, s’effiloche toujours plus au point d’en venir à grossir les rangs des précarisés, que ce soit au sens littéral du terme ou en termes psychologiques ? Certains rétorqueront à raison que l’Europe reste, dans le monde, un havre de prospérité. Les États-Unis aussi. Mais dans un cas comme dans l’autre, n’est-ce pas aujourd’hui la répartition de cette prospérité qui est au cœur du problème ? N’est-ce pas le triomphe du capitalisme financier qui, avec ses outrances et ses déboires, épuise les sociétés ? C’est ce que Donald Trump et, désormais, le Premier ministre britannique, Madame Theresa May, reconnaissent en substance. L’éditorialiste du quotidien belge Le Soir vient de parfaitement résumer la situation : « La force de Trump est d’avoir endossé la colère populaire profonde d’une partie du peuple américain. Les ‘gens’ qui ont perdu économiquement et en ont assez d’entendre les mêmes discours prononcés par les mêmes profils, de plus en plus souvent au sein d’une même ‘dynastie’. Les ‘gens’ qui en ont assez de la rhétorique de la soumission à la globalisation. » Ce raisonnement vaut aussi pour les pays européens. Or, quel est le discours porteur que les dirigeants raisonnables font entendre pour couvrir les sottes et dangereuses harangues de ceux qui entendent exploiter la détresse du chœur des esclaves d’aujourd’hui ? On ne l’entend pas, on l’attend !

Le silence des « réalistes » est mortel pour le projet européen. Il l’est, explique Jean Pisani-Ferry, parce que l’Union « a œuvré sans relâche pour l’ouverture aux personnes, aux produits et aux capitaux, mais, faute de compétences fiscales et sociales, n’a guère contribué à gérer ses conséquences ». Et le ressentiment populaire qui en a résulté a été d’autant plus vif, plus profond, que l’Union « est longtemps apparue complice de la concurrence fiscale et de la réduction des leviers d’action des États » qui résultaient de ces quatre grandes libertés de circulation. Or, toutes les libertés, lorsqu’elles ne sont pas encadrées, limitées au nom du bien commun, conduisent à la loi de la jungle. Les dirigeants nationaux ont interdit qu’un shérif protège la Cité européenne, préférant pouvoir continuer à arborer leur étoile scintillante de souveraineté. Ils sont, peu ou prou, ceux qui ont enfanté les populistes et nationalistes qui leur taillent désormais des croupières. Mais qu’ils soient rassurés : on ne parle plus de chimériques États-Unis d’Europe, tout au plus, craintivement, des États désunis d’Europe…

Michel Theys

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