Bruxelles, 24/06/2016 (Agence Europe) - Il aura fallu attendre les premières heures de la matinée du vendredi 24 juin pour en avoir le coeur net: l'Union européenne se comptera à l'avenir à 27 et non plus à 28 États membres, amputée de son membre britannique après que les électeurs du Royaume-Uni ont voté en faveur du retrait de l'UE par 51,9% contre 48,1%.
Cette déflagration et ce scénario du 'pire' que redoutaient les principaux dirigeants européens ont eu pour effet immédiat, outre l'annonce de la démission à l'automne du Premier ministre britannique, David Cameron (voir autre nouvelle), de faire plonger les bourses européennes et la livre sterling à des niveaux qui n'avaient plus été atteints depuis 1985 (voir autre nouvelle).
Politiquement et juridiquement, cette nouvelle configuration plonge également l'UE, comme le Royaume-Uni, en territoire totalement inconnu, créant pour les deux entités un précédent historique. Entré dans le bloc européen en 1973, le Royaume-Uni est devenu en effet, vendredi, le premier pays à opter pour un retrait après 60 ans de construction européenne et d'adhésion ininterrompues.
Si les derniers sondages donnaient encore, la veille au soir, le camp du maintien dans l'UE en tête, cette avance supposée s'est progressivement délitée au fur et à mesure des dépouillements. Seules les grandes villes comme Londres, ou bien l'Écosse ont clairement voté pour le statu quo alors que le Pays de Galles et le reste de l'Angleterre se sont davantage prononcés pour la sortie du bloc européen. L'Irlande du Nord a voté majoritairement pour un maintien dans l'UE. Avec un taux de participation de 72,2%, les résultats signalent une victoire incontestable des partisans du 'Brexit', Nigel Farage et Boris Johnson en tête. Sur le plan sociologique, les électeurs les plus âgés ont voté pour un retrait alors que les jeunes ont davantage opté pour un maintien du Royaume au sein de l'Union.
« Nous respectons cette décision, mais nous la regrettons », ont officiellement commenté les présidents de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, du Conseil européen, Donald Tusk, du Parlement européen, Martin Schulz, et le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte. M. Juncker s'est dit très « triste » à titre personnel, lors d'une brève déclaration devant la presse, souhaitant que le Royaume-Uni reste à l'avenir un partenaire proche de l'UE. « Nous continuerons à défendre les valeurs européennes. Une union de 27 États membres continuera à exister », ont voulu rassurer les quatre leaders. « Nous sommes liés par l'histoire, la géographie, des intérêts communs et nous allons continuer à développer notre coopération sur cette base. Ensemble, nous relèverons les défis communs », ont-ils promis.
Donald Tusk avait été le premier responsable européen à réagir, vendredi matin, qualifiant la situation de « grave » et « même dramatique ». Si le Conseil européen s'était préparé à ce résultat, « il est impossible d'en prévoir toutes les conséquences politiques, surtout pour le Royaume-Uni », a-t-il noté.
Mardi 28 juin et mercredi 29 juin, le sommet européen sera le théâtre de la première confrontation entre les Vingt-Sept et le futur pays tiers que deviendra le Royaume-Uni. Mardi soir au dîner, M. Cameron sera invité à faire part de la situation politique au Royaume-Uni et, le lendemain, les Vingt-Sept se rencontreront « informellement » afin d'évaluer les « implications politiques et pratiques du 'Brexit' » - et notamment « le processus de divorce tel qu'inscrit dans l'article 50 du traité » - et d'entamer « une discussion sur l'avenir de l'Union à 27 États membres », a indiqué M. Tusk, dans sa lettre d'invitation aux leaders européens.
Formaliser la notification du retrait « le plus tôt possible »
Vendredi, les présidents des quatre institutions ont envoyé un message très clair: le gouvernement britannique doit notifier « le plus tôt possible » la décision des Britanniques de se retirer de l'UE. « Nous attendons maintenant que le gouvernement du Royaume-Uni donne effet à cette décision du peuple britannique le plus tôt possible, aussi douloureux que puisse être ce processus. Tout retard contribuerait à prolonger inutilement l'incertitude », ont-ils déclaré.
Les responsables européens ont également rappelé qu'avec un 'Brexit', l'accord de renégociation de la relation du Royaume-Uni avec l'UE approuvé le 18 février par les Vingt-Huit devenait automatiquement caduc. En cas de maintien de Londres dans l'UE, cet accord aurait permis au Royaume-Uni de s'affranchir du principe d'Union toujours plus étroite inscrit dans le traité, de jouir d'aménagements spéciaux à la libre-circulation des travailleurs, et de s'assurer que certaines décisions prises au niveau de la zone euro n'aient pas d'impact financier (EUROPE 11495).
Plusieurs questions se posent toutefois au lendemain de ce vote, à commencer par l'envoi par Londres de sa notification de retrait. Vendredi, David Cameron a fait savoir que cette notification de retrait et d'activation de l'article 50 serait envoyée à la Commission par le prochain Premier ministre, à savoir en octobre. Un délai sensé permettre au dirigeant Tory de régler la question de sa succession au sein du Parti et aux conservateurs britanniques de désigner le responsable qui pilotera les négociations menant au 'Brexit'. Mais les négociations sur l'accord de retrait ne pourront pas commencer tant que cette notification ne sera pas envoyée. Le Traité et son article 50 restent très incomplets sur ce point et ne fixent aucun délai maximum pour adresser cette notification de retrait.
Une certitude: le Traité est très clair sur le fait qu'une fois cette notification formelle envoyée, les négociations pour redéfinir les termes entre l'UE et ce futur pays tiers devront durer deux ans. Dans le cas d'un accord pendant ces deux ans, qui serait adopté par un vote à la majorité qualifiée spéciale, le départ serait alors effectif. Si un accord ne peut être trouvé pendant cette période de temps, une décision à l'unanimité des Vingt-Huit peut être prise pour prolonger les négociations. Si un accord est impossible, le droit européen cesse automatiquement de s'appliquer au pays sortant deux ans après la notification de retrait.
Les négociations sur l'accord de retrait porteront sur des sujets divers: le commerce, les tarifs douaniers, les possibilités d'accès du Royaume-Uni au marché intérieur, le futur format de relations entre les deux entités (un format de type Suisse ou Norvège ?), le statut futur des fonctionnaires européens de nationalité britannique. Pendant les négociations, le Royaume-Uni restera un membre plein et entier du Conseil de l'UE, il gardera son commissaire européen ainsi que ses eurodéputés. Il pourra même assurer, en théorie, la présidence tournante du Conseil de l'UE programmée au second semestre 2017. Le pays, même sur la sortie, participera aux discussions du Conseil et conservera ses droits de vote.
Pendant les négociations sur ses relations avec l'UE, le Royaume-Uni sera invité à quitter la table des discussions quand les Vingt-Sept adopteront leur position sur l'accord de retrait. L'article 50 du traité ne prévoit pas, en effet, qu'un pays sortant participe aux discussions du Conseil européen ou du Conseil de l'UE sur les décisions le concernant.
Suspendus à la décision de notification britannique, les leaders européens tenteront d'ici à mardi d'apporter de premières réponses politiques au vote britannique (voir autre nouvelle). Une première réunion est prévue, lundi 27 juin à Berlin, à l'initiative de la chancelière allemande, Angela Merkel, avec les dirigeants français, François Hollande, et italien, Matteo Renzi. M. Tusk sera aussi convié à ces discussions. De leur coté, les pays de Visegrad (Pologne, Republique Tcheque, Hongrie et Slovaquie) devraient aussi prochainement se rencontrer pour analyser les conséquences du référendum britannique. Le collège des commissaires européens se réunira lundi, et le Parlement européen tiendra une session extraordinaire, mardi 28 juin au matin.
Certains impacts géopolitiques potentiels déjà connus
À plus long terme, d'autres conséquences géopolitiques sont envisageables. L'Écosse pourrait à nouveau demander son indépendance, comme l'a souhaité vendredi le Premier ministre écossais, Mme Nicola Sturgeon, même si ce second référendum ne pourra se faire qu'avec l'accord des autorités de Londres. Le Premier ministre irlandais, Enda Kenny, a indiqué qu'il observerait de près les implications du référendum britannique sur les relations entre le Nord et le Sud de l'Irlande. « Nous allons aborder ces questions dans le même esprit de partenariat qui a soutenu le processus de paix et a transformé les relations sur cette île depuis l'Accord du Vendredi Saint », a-t-il déclaré. Il rencontrera, lundi, des responsables de l'exécutif d'Irlande du Nord lors du Conseil ministériel entre le Nord et le Sud de l'île. À noter que le Sinn Fein, l'ancienne branche politique de l'Armée républicaine irlandaise (IRA), a plaidé pour la tenue d'un nouveau référendum portant cette fois sur l'unification des deux Irlande.
En Espagne, le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Garcia-Margallo, a proposé une souveraineté partagée entre l'Espagne et le Royaume Uni sur l'enclave britannique de Gibraltar, afin de permettre à ce territoire d'avoir accès au marché intérieur de l'UE après le 'Brexit'. Il a proposé une formule de « co-souveraineté britannico-espagnole pendant une période limitée, qui débouche sur la restitution de Gibraltar à l'Espagne », sur les ondes de la radio Onda Cero. Pendant cette période transitoire, les habitants de Gibraltar pourraient conserver la nationalité britannique s'ils le souhaitent, et un régime fiscal particulier, a poursuivi le ministre. A Gibraltar, les habitants se sont massivement prononcés pour le maintien dans l'UE.
Enfin, l'onde de choc provoquée par le référendum britannique aura certainement des répercussions sur le continent européen. Les forces eurosceptiques et europhobes voudront s'engouffrer dans la brèche pour faire avancer l'agenda d'une dislocation de l'Union (voir autre nouvelle). Une situation à haut risque alors que des élections législatives ont lieu, dimanche en Espagne, et qu'en 2017, l'Allemagne et la France renouvelleront aussi leurs dirigeants nationaux. (Solenn Paulic avec Camille Cerise Gessant et Sophie Petitjean).