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Bulletin Quotidien Europe N° 11542
REPÈRES / (ae) repÈres

LE 'BREXIT', CATASTROPHE OU DÉLIVRANCE POUR L'UNION EUROPÉENNE ?

De plus en plus de voix s'élèvent, du mauvais côté de la Manche, sur le continent, pour s'inquiéter de la décision que les Britanniques pourraient prendre lors du référendum du 23 juin prochain. « Un départ du Royaume-Uni matérialiserait le risque de délitement et fragiliserait durablement l'Europe entière », a ainsi jugé Emmanuel Macron, le ministre français de l'Économie, dans un entretien accordé au magazine Le Vif - L'Express. Même si cet europhile a raison d'affirmer qu'il est temps de « sortir de la stratégie du référendum, où chaque État dit aux autres: retenez-moi ou je fais un malheur ! », a-t-il pour autant raison de redouter une désertion européenne des Britanniques ? Il est quelques éléments et autres arguments de nature à lui apporter valablement la contradiction.

D'abord, s'il venait aux Britanniques le désir majoritaire de larguer les amarres, ils prouveraient de facto à la face du monde que l'Union européenne n'est pas une prison. Ils feraient la démonstration que, quoi que puissent en croire (ou faire mine de croire, plutôt) certains dans les milieux politiques d'Europe centrale, « Bruxelles » n'est décidément pas la nouvelle « Moscou ». Non, l'Union européenne est, comme l'avait fort justement dit Jacques Delors, un « objet politique non identifié » où les États acceptent de partager quelques aspects de leur souveraineté afin de la rendre plus forte, plus efficace au service de leurs citoyens. Si ceux-ci - ou, du moins, ceux qui s'arrogent le droit de s'exprimer en leur nom au plan national - ne s'accommodent pas des règles de vie commune qui prévalent dans ce club, libres à eux de prendre le large.

À cet égard, une autre retombée positive pourrait résulter d'un « non » britannique. L'essayiste belge Jean Cornil a expliqué que l'actuel « désert des valeurs réanime la pulsion tribale, le repli sur des identités closes, la reféodalisation sur le terroir et la famille ». C'est incontestablement le terreau sur lequel prospèrent aujourd'hui les Marine Le Pen, Nigel Farage et autres Geert Wilders, sans parler de dirigeants politiques parvenus au pouvoir ailleurs en Europe. À l'évidence, tous ceux-là ne verront dans un Brexit qu'un prélude au désengagement de leur propre pays ; il sera plus que jamais inutile de tenter de les convaincre du contraire en usant d'arguments rationnels. Par contre, une immense majorité de responsables politiques nationaux ne sera-t-elle pas amenée, du fait de cette invitation britannique à abandonner la barque commune, à prendre conscience de ce qu'il en coûterait réellement à leur pays s'il venait à quitter lui aussi l'Union ? Les dirigeants politiques se voulant responsables ne seront-ils pas alors contraints de tenir enfin, pour ce qui est de l'appartenance de leur pays à celle-ci, des discours de vérité qui banniraient les commodes « c'est à cause de Bruxelles » ? N'est-ce pas ainsi que les citoyens de bien des pays membres, de tous en réalité, pourraient enfin découvrir ce que leur apporte vraiment leur présence dans l'Union, les partis politiques n'ayant plus l'entière possibilité de les tromper peu ou prou en jouant la carte nationale, voire carrément nationaliste sous le couvert de la défense de la souveraineté ? Lorsqu'il apparaîtra clairement que celle-ci ne peut plus tout, lorsque les politiques nationaux seront contraints d'admettre qu'instrumentaliser le projet européen se faisait souvent au détriment des vrais intérêts des citoyens, sans doute beaucoup de ceux-ci regarderont-ils l'Union d'un autre oeil… In fine, un « no » britannique pourrait donc, savoureux paradoxe, paver la voie à une Union européenne plus en phase avec les vraies attentes de ses citoyens.

Sans doute certains objecteront-ils que l'Union européenne sera, sans le Royaume-Uni, appauvrie sérieusement. Ce n'est pas faux. Il convient toutefois de relativiser. Pour plusieurs raisons. D'abord parce que, qui sait ?, le Brexit surtout voulu par les Anglais pourrait entraîner la dislocation du Royaume-Uni bien avant celle de l'Union. Qui osera, dans cette éventualité, refuser par exemple que l'Écosse puisse un jour frapper à sa porte avec succès ? Personne, à l'évidence. Ensuite, les Britanniques ne sont que des « intermittents du spectacle » européen, eux qui ont multiplié les opt-out et autres dérogations. Dans les faits, ils ont déjà, pour qui veut bien regarder la situation en face, un pied dehors. Avec l'autre, ils continuent, avec l'opiniâtreté qui est l'une de leurs qualités essentielles, à s'évertuer à transformer le club de buveurs de Bourgogne auquel ils avaient fini par devoir adhérer en 1973 - coïncidence, le premier (et seul ?) président britannique de la Commission, Roy Jenkins, était un grand amateur de ce breuvage… - en simple salon de thé ! Comme tout le monde est bien obligé de reconnaître que l'efficacité est une autre qualité des Britanniques, il serait sot de prétendre que Londres n'est pas parvenu à transformer de plus en plus, grâce à l'action de Maggie Thatcher et de ses successeurs au 10 Downing Street, le projet européen en une espèce de supermarché où tout le monde est enclin à se servir à sa guise. Le dernier mérite d'un « no » britannique serait d'obliger tous les États qui se cachent hypocritement derrière le manque d'ambition de Londres à abattre enfin ouvertement leurs cartes !

Michel Theys

 

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