*** JAN KULAKOWSKI: Rencontre à Bagatela. Entretien avec Leszek Jesien. Éditions Couleur livres (4 rue Masquelier, B-7000 Mons. Tél.: (32-65) 823944 - Courriel: commandes@couleurlivres.be - Internet: http://www.couleurlivres.be ). 2015, 174 p., 19 €. ISBN 978-2-87003-680-8.
Le titre de ce livre est énigmatique, mais le nom de son auteur reste inscrit dans bien des mémoires à Bruxelles, en Pologne et un peu partout dans le monde. Bagatela, c'est le nom de la rue où habitait le couple Kulakowski à Varsovie. Dans sa préface à l'édition polonaise, son meilleur ami, Tadeusz Mazowiecki, Premier ministre de la Pologne libérée du régime communiste entre 1989 et 1991, rappelle que, dans cette demeure, on parlait de syndicalisme, de politique, de l'Europe et des « questions essentielles » que sont la foi ou l'absence de foi: « C'est un lieu où, tout comme à Bruxelles, on peut mener de telles conversations. Devant un bon verre de vin rouge ». L'imparfait s'impose désormais puisque Jan Kulakowski s'est éteint en 2011. D'où le caractère précieux de cette édition française qui permet de se souvenir du - ou de découvrir le - parcours d'un Polonais atypique, aux antipodes de beaucoup de ceux qui président aujourd'hui aux destinées de ce pays devenu l'un des membres de l'Union grâce à lui.
Dans son avant-propos, Eneko Landaburu, l'un de ses principaux interlocuteurs pour la Commission européenne lors de ces négociations d'adhésion, se rappelle d'un « homme affable, discret et presque effacé qui dépareillait dans les allées du pouvoir où les égos surdimensionnés ont l'habitude de se répandre ». L'ancien directeur général de la DG Élargissement (entre autres…) se remémore également le « non conformiste » et le « rebelle » dont le premier fait d'armes fut, à l'adolescence, sa participation au soulèvement de Varsovie contre les nazis, avant que sa mère ne lui fasse prendre le chemin de l'exil dans son pays d'origine, la Belgique. Ce sont les différentes étapes de l'itinéraire peu banal qui allait être le sien une fois décroché son doctorat en droit à l'Université catholique de Louvain qu'il revisite dans ces pages, en réponse à des questions et des remarques formulées par le politologue Leszek Jesien qui était l'un de ses conseillers quand il négociait l'adhésion de son pays à l'Europe communautaire. Rien ne l'y prédestinait vraiment, lui qui commença par vouer sa vie militante et professionnelle au syndicalisme après s'être nourri, entre autres, de la doctrine sociale de l'Église catholique et avoir frayé avec la jeunesse ouvrière chrétienne. Cette orientation le conduisit à occuper diverses fonctions dirigeantes, d'abord au sein du mouvement syndical chrétien, puis en tant que premier secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats, organisation née parce que le « pluralisme des idées qui était à l'origine de l'intégration européenne nous a convaincu qu'il pouvait aussi être le moteur de l'unification syndicale ». Une organisation dont la raison d'être était, explique-t-il, d'incarner « la défense des intérêts du monde du travail dans le cadre de l'intégration européenne non seulement face au patronat mais aussi face aux gouvernements ». Son parcours syndical le conduira notamment à prendre la parole « devant une foule de plus d'un million de personnes » lors de la manifestation du 1er mai ayant suivi la révolution des oeillets au Portugal, à nouer des contacts avec les milieux syndicaux en butte aux colonels grecs et aux communistes de son pays, à s'aventurer dans d'autres pays - Pakistan, Argentine, Chili, Afrique - où son profil de syndicaliste lui valait l'attention soupçonneuse des polices politiques…
En sa qualité de Belgo-Polonais (il avait symboliquement abandonné sa nationalité belge depuis le retour de la Pologne à la démocratie) et de syndicaliste, il ne pouvait, bien entendu, que soutenir activement le mouvement Solidarnosc qui conduisit à la nomination de Tadeusz Mazowiecki, premier chef de gouvernement non communiste du bloc de l'Est. A sa demande, Kulakowski troqua ses habits de syndicaliste pour devenir six années durant, de 1990 à 1996, l'ambassadeur représentant la Pologne auprès de l'Europe communautaire, avant de devenir le patron de l'équipe qui négocia son adhésion à l'Union. Le livre rend parfaitement compte de la manière dont ces négociations furent menées, aussi de la conviction fichée dans l'esprit du « Négociateur principal » que, comme l'écrit Eneko Landaburu, « la Pologne et son peuple ne pouvaient accomplir leurs destinées qu'en étant associés et partie prenante du destin européen ». Que dirait aujourd'hui Jan Kulakowski de la posture adoptée aujourd'hui par les dirigeants polonais face à « Bruxelles » ? Sans doute cet adepte du personnalisme de Mounier serait-il fort triste, fort irrité même. En tant que chrétien, que catholique fervent, cet homme a été, rappelle Eneko Landaburu, un artisan « déterminant de la déconfessionnalisation du mouvement syndical chrétien et de son unification au sein de la Confédération européenne des syndicats ». A Leszek Jesien, il confiait déjà avec regret qu'il existait, en Pologne, « des courants fondamentalistes, notamment chez les catholiques ». Peut-être alors, aujourd'hui, ferait-il sien ce propos que l'un de ses patrons syndicalistes, le Belge August Cool, lui avait tenu lors d'une discussion à propos de l'Espagne franquiste: « Tu sais, je suis chrétien et, par conséquent, je ne peux pas vouloir de mal à Franco. Mais parfois je prie et je demande au Seigneur de lui ouvrir les yeux et si vraiment cela n'est pas possible, alors de les lui fermer »…
Michel Theys
*** ANNA KARAMANOU: L'Europe et les droits des femmes. L'européanisation en Grèce et en Turquie. Éditions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél.: (30-210) 3822496 - fax: 3809020 - Courriel: papazisi@otenet.gr - Internet: http://www.papazisi.gr ). 2016, 712 p., 33,92 €. ISBN 978-960-02-3151-9.
Membre du Parlement européen de 1997 à 2004, Anna Karamanou y a été élue au Bureau du Groupe socialiste mais a surtout été présidente de la commission parlementaire sur les droits de la femme et l'égalité des sexes. Elle qui reste aujourd'hui vice-présidente des Femmes socialistes européennes après avoir été membre-fondateur et vice-présidente de l'Association politique des femmes s'intéresse tout naturellement, dans cet ouvrage, aux droits des femmes tels qu'il se sont dessinés au cours d'une histoire fascinante dès le XIXème siècle. Plus précisément, elle analyse et compare l'impact du système européen dans la construction de l'État-nation et l'affirmation des droits des femmes dans deux pays qui n'ont pas participé à la Renaissance et au Lumières, à savoir la Grèce et la Turquie. Ses recherches lui font visiter des sources historiques, des faits, des mythes, des éléments politiques, juridiques et culturels entrelacés avec les stéréotypes hérités de la culture patriarcale prévalant dans les Balkans et en Méditerranée. Elle fait de la sorte apparaître de quelle manière les deux systèmes politiques et les religions dominantes, l'orthodoxie en Grèce et l'islam en Turquie, ont imprimé leur marque sur les pays, notamment pour ce qui est de l'Abaton ou interdiction d'entrée. Malgré le fait que la Grèce et la Turquie ont de grandes différences culturelles et des relations historiques compliquées entre vainqueur et vaincu, ces deux pays présentent des similitudes remarquables et ont emprunté bien des chemins parallèles: l'orientation européenne et la politique pro-occidentale, la poursuite de l'acquisition de l'identité européenne, la proximité géographique, le dualisme culturel, l'État centralisé, des structures économiques et sociales rétrogrades, la discrimination des femmes et, parfois, la violence contre elles, la faiblesse de démocraties modernes… Ainsi se laissent à voir, au travers des contextes historique, politique et social, deux systèmes hybrides qui tentent de trouver un équilibre entre la culture orientale et l'évolution des idées, de la science, des droits humains, de la justice et de l'égalité politique qui prévalent dans l'Europe contemporaine. Ce livre marie une recherche approfondie et une analyse dépourvue d'oeillères, l'ouvrage étant ponctué par une riche bibliographie.
(AKa)
*** LUCIA BONFRESCHI, GIOVANNI ORSINA, ANTONIO VARSORI (sous la dir. de): European Parties and the European Integration Process, 1945-1992. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Brussels. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: pie@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection « Euroclio », n° 90. 2015, 416 p.. ISBN 978-2-87574-279-7.
Ce livre voit des historiens rassembler trois traditions différentes de l'étude historique: la politique nationale, l'intégration européenne et, enfin, les partis politiques. Depuis les années 80, le champ de l'histoire politique a été effectivement élargi, avec une tentative de transcender les frontières nationales qui a conduit à croiser les regards sur le processus d'intégration en accordant une attention plus grande aux perspectives et aux forces transnationales. Les chapitres de cet ouvrage ont et pensés et rédigés en vue de forger un dialogue entre ces nouvelles méthodologies et l'étude des partis politiques, ce de différentes manières. Les auteurs cherchent à voir tout d'abord si et comment, à travers leur politique européenne et étrangère, des partis se sont cantonné au jeu strictement national ou se sont projeté dans des dimensions européenne et transnationale. Deuxièmement, ils ont vérifié si l'histoire du parti transcendait les frontières nationales à la lumière des coopérations nouées aux plans européen et/ou international. De la sorte, ils font aussi apparaître d'intéressantes pistes d'étude quant à la manière dont les familles politiques font face à l'intégration européenne sous l'angle de clivages nationaux et non idéologiques. En clair, ce livre comble un vide de l'historiographie européenne et comparant discours, programmes et politiques des partis relatifs à l'intégration européenne. Les deux premières parties s'intéressent à différentes formations politiques de gauche, d'abord, puis du centre et de droite, ensuite. Dans la troisième et dernière, le lecteur trouvera cinq études de cas, la dernière d'entre elles étant consacrée par Sandro Guerrieri à la formation de nature supranationale des groupes politiques dans l'Assemblée parlementaire de la Communauté européenne du charbon et de l'acier.
(PLa)
*** GEORGIOS BITROS: Jamais plus en faillite. Un héritage à la base de la philosophie de la liberté. Éditions Epikentro (9 rue Kamvounion, GR-54621 Thessalonique. Tél.: (30-231) 0256146 - fax: 0256148 - Internet: http://www.epikentro.gr ). 2015, 296 p., 15 €. ISBN 978-960-458-599-1.
De nombreux siècles durant, les Grecs ont oscillé entre l'Occident et l'Orient. Il n'en sera plus longtemps de même: l'éclatement de la confiance que les citoyens grecs avaient en l'ancien régime, la diffusion des informations via Internet et les exigences que la mondialisation impose, notamment en termes de gestion efficace des ressources financières, font que les divers avantages d'une organisation de l'État calquée sur celle qui prévaut dans le monde occidental l'emporteront tôt ou tard, emportant avec eux les résistances aux réformes requises pour aller dans ce sens. Tel est le point de vue que défend George Bitros dans ce livre. Professeur émérite d'économie politique à l'Université économique d'Athènes, il avance que les Grecs sont notamment en passe d'accepter les points suivants: a) la consolidation de la démocratie exige comme condition nécessaire, mais non suffisante, l'acceptation de l'économie de marché libre ; b) le maintien d'un État énorme, lourd et inefficace, qui pompe toute la vitalité de la société grecque, ne peut que faire fructifier la corruption, principalement pour les groupes sociaux les plus faibles qui sont pourtant normalement les premiers qu'il a à protéger ; c) pour la démocratisation du pays, l'État devrait se retirer du contrôle de l'éducation et des soutiens qu'il accorde aux medias de masse, tant il est vrai, affirme l'auteur, que les autorités n'ont pas, dans une démocratie, le droit d'influencer les perceptions des citoyens, d'autant qu'ils prennent alors le risque patent de miner la liberté et la créativité. Telles sont les conditions, selon le Pr. Bitros, pour ouvrir la voie à un progrès social et économique viable qui puisse valoir à la Grèce l'assurance de ne plus jamais être en faillite.
(AKa)
*** VASSILIS FOUSKAS, CONSTANTINOS DIMOULAS: La Grèce, la mondialisation et l'Union européenne: l'économie politique de la dette et de l'effondrement social. Éditions Epikentro (voir coordonnées supra). 2015, 338 p., 17,92 €. ISBN 978-960-458-524-3.
Lorsque la crise financière mondiale s'est propagée en Europe grâce à la faiblesse du secteur bancaire dans sa périphérie, certains ont avancé que les causes réelles de la crise ne résidaient pas seulement dans l'architecture erronée de la mondialisation et de l'intégration européenne, mais aussi un basculement de la puissance économique dans « l'Orient global ». Vassilis Fouskas (professeur de relations internationales à l'Université Richmond à Londres et directeur du « Journal of Balkan and Near Eastern Studies ») et Kostas Dimoulas (professeur de sciences politiques à l'Université Panteion) relient, dans ce livre, le « global » et le « local » par le trait d'union européen. Ils considèrent les fondements économiques, géopolitiques et historiques de la crise de la dette grecque qui menace la cohésion de l'Union européenne, mais aussi l'ensemble de l'architecture de sécurité du monde euro-atlantique. Ils considèrent que le problème de la dette est une « tâche de naissance » propre à la Grèce coupable d'être passée d'un maître à l'autre sans trop y regarder, eux qui doutent aussi des demi-vérités qui ont cours à propos de la crise de la dette en Grèce et dans la zone euro. Une vaste bibliographie ponctue l'ouvrage qui a aussi été publié en langue anglaise chez McMillan.
(AKa)
*** Politique. Revue de débats. ASBL Politique (9 rue du Faucon, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-2) 5386996 - Courriel: secretariat@politique.eu.org - Internet: http://politique.eu.org ). Mars/avril 2016, n° 94, 84 p., 9 €. Abonnement: 40 €.
Ce numéro de la revue progressiste belge francophone comporte deux dossiers solides. Le premier est consacré aux différents remous qui secouent actuellement la gauche européenne, s'avérant traumatisants pour la social-démocrate « traditionnelle » (Allemagne, Pays-Bas, Grèce) et porteurs d'espoirs pour la gauche dite radicale, l'écologie politique voyant elle ses bonnes intuitions récupérées par tous les autres. Dans ce contexte, le Pr. Philippe Marlière (University College de Londres) entrevoit notamment en Jeremy Corbyn la possible « figure de proue » d'un front paneuropéen contre l'austérité. Le deuxième dossier s'intéresse, lui, aux « paradoxes migratoires » qui font tanguer l'Union européenne, la « tornade » actuelle l'empêchant de jouer plus longtemps à l'équilibre entre « la forteresse et la passoire ». Les contributions montrent notamment que les politiques migratoires européennes ont de tous temps été modelées au gré des « besoins fluctuants de main-d'oeuvre », des auteurs s'employant aussi à expliquer pourquoi il convient ou ne convient pas d'établir une distinction entre demandeurs d'asile et migrants économiques. Plusieurs voix s'élèvent pour juger cette distinction entre migrants artificielle et déplacée car, comme l'explique François Gemenne, « la misère est autant une contrainte que la répression ». Un dernier regard est plus inattendu puisqu'il voit le sociologue Carlo Caldarini observer que de plus en plus d'Européens sont expulsés en Belgique et au sein de l'Union, tant il est vrai que la libre-circulation des personnes visait les travailleurs, pas les assistés sociaux. Il en attribue la responsabilité aux États qui ont refusé l'invitation de la France à procéder à une véritable harmonisation des régimes nationaux de sécurité sociale, ce qui a fait le lit du dumping social et, partant du tourisme social.
(MT)