Bruxelles, 04/03/2015 (Agence Europe) - La future approche globale sur les migrations de la Commission européenne sera présentée à la mi-mai et s'articulera autour de quatre priorités, entre l'amélioration des systèmes d'asile européens, le renforcement de l'agence Frontex et son budget, l'ouverture de nouveaux canaux de migration légale (y compris la révision de la directive 'carte bleue') et la lutte contre l'immigration illégale via la coopération avec les pays de départ et de transit et la lutte contre les réseaux criminels de passeurs.
Ces précisions sont les principales annonces faites mercredi 4 mars par le vice-président de la Commission européenne, Frans Timmermans, et le commissaire en charge des Migrations, Dimitris Avramopoulos, à l'issue d'un premier débat d'orientation au collège des commissaires décrit par les deux hommes comme « long » et « approfondi ».
Intervenant après l'annonce, par les gardes-côtes italiens, d'un nouveau naufrage au large de la Sicile ayant causé la mort de 10 migrants, les deux hommes n'ont pas détaillé le fond des propositions qui seront présentées par la Commission, mais ont insisté à nouveau sur la solidarité des États membres appelés notamment à augmenter leur nombre de places d'accueil pour les réfugiés et, sur le volet du renforcement des frontières externes de l'UE, à renforcer le budget de l'agence Frontex. Soulignant que les États membres doivent mettre en oeuvre pleinement le nouveau régime d'asile commun européen, M. Avramopoulos a dit comprendre les difficultés rencontrées par certains États membres avec le règlement 'Dublin 2' qui organise le renvoi de demandeurs d'asile entre les Vingt-huit vers le pays en premier lieu responsable (celui que le demandeur d'asile a foulé en premier en arrivant dans l'UE).
Parler de Dublin 2… sans y toucher pour le moment
Le responsable grec s'est dit « ouvert » à discuter du règlement 'Dublin 2' avec les États membres, un texte qui a pour effet pervers de renvoyer des centaines de candidats à l'asile vers des pays aux infrastructures plus fragiles comme l'Italie ou la Grèce, voire la Bulgarie, pays par lequel sont entrés dans l'UE des milliers de Syriens. Pour autant, le vice-président Timmermans a vite recadré son collègue et précisé qu'il ne s'agissait pas de revoir ce règlement, mais juste d'évaluer les marges d'amélioration dans le cadre des règles existantes. La commissaire précédente en charge de ces questions, Cecilia Malmström, avait déjà échoué à faire réviser ce système de Dublin, les pays dits du Nord, comme l'Allemagne, la France ou la Suède, s'étant opposés à une clause de suspension des transferts de demandeurs d'asile vers le pays d'entrée. Ces pays ont toujours mis en avant le fait qu'ils reçoivent et accordent davantage de demandes d'asile que les pays du sud de l'Europe, ce qui est confirmé par Eurostat. En l'état actuel du paquet asile adopté en 2013, un mécanisme d'alerte rapide a été mis en place (en échange de cette clause de suspension) et a pour but d'alerter au plus tôt les États membres sur les encombrements/lacunes observés dans tel ou tel pays.
Pour le reste, les deux hommes ont rappelé l'importance des canaux de migration légale, d'un point de vue humanitaire et économique. Sur le premier volet, l'idée sera de permettre aux réfugiés de venir plus facilement en Europe en évitant les voyages périlleux. M. Avramopoulos a réitéré à cette fin sa volonté de voir les visas être délivrés par les États membres depuis les pays de départ des migrants. Il souhaite aussi évoquer les places de réinstallation offertes par les États membres aux réfugiés fuyant la guerre, seulement 36 000 places ayant été offertes jusqu'ici aux Syriens par les pays de l'UE. D'un point de vue économique, la Commission ne nie pas les taux de chômage des États membres, mais considère que l'UE, en raison de ses contraintes démographiques, aura tout de même besoin de main-d'oeuvre provenant des pays tiers. La Commission lancera une consultation auprès des acteurs concernés et étudiera la possibilité de réviser la directive 'carte bleue' censée attirer les 'cerveaux' des pays tiers.
En ce qui concerne la sécurisation des frontières extérieures, les deux responsables ont souhaité que les États membres s'engagent sur le budget de l'agence Frontex. Lors de la campagne électorale, Jean-Claude Juncker avait jugé dérisoire le budget de l'agence Frontex (90 millions d'euros par an). En 2015, ce budget a été porté à 114 millions d'euros en vertu d'une décision de la précédente Commission, mais rien n'est encore scellé pour les années à suivre. La tâche de Frontex semble de plus en plus complexe. Selon ses dernières statistiques, le nombre des immigrés entrés illégalement dans l'UE a presque triplé en 2014 par rapport à 2013 avec environ 274 000 immigrés irréguliers en 2014, contre un peu plus de 100 000 en 2013. C'est notamment pour freiner ces départs que la Commission veut aussi s'investir auprès des pays tiers d'origine ou de transit, tout comme pour lutter contre les réseaux criminels se faisant de l'argent au profit des migrants, réfugiés syriens ou autres. Une coopération qui implique, dans certains cas, de discuter avec des dictateurs, a reconnu M. Avramopoulos, « ce qui ne légitime politiquement en rien leur régime ». Cette discussion avec les pays d'Afrique a notamment été lancée en novembre à Rome dans le cadre du processus de Khartoum, avec des pays comme l'Erythrée, le Soudan, le Sud-Soudan, la Tunisie ou encore l'Éthiopie et le Kenya. La Haute Représentante de l'UE, Federica Mogherini, a rappelé que cette coopération était cruciale et notamment le traitement de la question libyenne. L'Italienne a convié M. Avramopoulos à participer au Conseil des Affaires étrangères de l'UE, le16 mars, qui aura l'immigration à son agenda.
Ces annonces de la Commission n'ont pas satisfait les verts au PE. Pour Judith Sargentini (Verts/ALE, néerlandaise), il y a du « cynisme » dans le fait de proposer une stratégie aussi « vide » le jour d'une nouvelle tragédie. Elle déplore aussi le frein de M. Timmermans à la révision de Dublin 2. Pour Amnesty International, cet agenda à venir semble « dangereusement incomplet ». L'ONG déplore qu'aucune opération de secours en mer n'ait été annoncée pour remplacer Mare Nostrum. L'opération actuelle Triton, que la Commission va étendre jusqu'à fin 2015, ne fait selon Amnesty pas le poids face aux flux de migrants et de naufrages enregistrés. (Solenn Paulic)