*** MAXIME LEFEBVRE: La construction de l'Europe et l'avenir des nations. Armand Colin (5 rue Laromiguière, F-75005 Paris. Tél.: (33-1) 44395447 - fax: 40464993 - Courriel: infos@armand-colin.fr - Internet: http://www.armand-colin.com ). Collection « Comprendre le monde ». 2013, 203 p., 24,50 €. ISBN 978-2-200-28633-0.
À l'évidence, Maxime Lefebvre compte parmi les trois Français sur quatre qui n'ont pas apporté leur voix au parti de Marine Le Pen lors du dernier scrutin européen. Diplomate et professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, il avait montré sa parfaite connaissance de l'Europe dans un ouvrage, L'Union européenne peut-elle devenir une grande puissance ?, qui avait été distingué dans cette rubrique (Bibliothèque européenne n° 10700/973 du 2 octobre 2012). Pourtant, ce nouvel essai qui le voit proposer une lecture systémique, « holistique », de l'Europe et des nations qui la composent met mal à l'aise. C'est qu'on le sent très souvent gêné aux entournures, lui-même mal à l'aise, dans sa tentative de passer en revue de manière systémique l'interaction de l'Europe et de ses nations dans des champs tels que la question des frontières, l'organisation institutionnelle, le rapport à l'économie, la politique extérieure et le « trait d'union de la relation franco-allemande ». Maxime Lefebvre met mal à l'aise parce que s'égrènent sous sa plume toutes les ambiguïtés cultivées par la France à propos de la construction européenne, tous les non-dits et toutes les arrogances rentrées d'une classe politique et d'une élite françaises qui, par leurs circonvolutions destinées à préserver envers et contre tout la grandeur de la France, a sans doute été le terreau ayant nourri les pulsions vénéneuses du nationalisme et des populismes qui fleurissent désormais jusqu'à donner la nausée.
Tout le propos de l'auteur procède du constat que deux mouvements contradictoires s'affrontent pour l'instant dans l'Union, à savoir, d'une part, « une européanisation des nations » et, d'autre part, « la résistance des particularismes, et notamment des nations » qui, « tout en se rapprochant, (…) restent séparées les unes des autres par la langue, par la culture, par l'histoire, par la géopolitique, par les mentalités, par leur organisation politique, économique et sociale ». Ce sont les différentes facettes de ces différentes séparations décrétées et supposées irréductibles que Maxime Lefebvre s'emploie à mettre en lumière, avec une érudition certaine mais sans entraîner toujours l'adhésion pour autant. Ainsi, beaucoup apprécieront-ils sans doute qu'il déplore la présence de la Grèce dans la zone euro en jugeant que ce pays n'a jamais appartenu historiquement et culturellement au coeur de la civilisation européenne, lui qui « n'a pas d'État qui fonctionne selon les normes occidentales ». Son admission a donc été une erreur qui « confirme a contrario combien le noyau plus intégré de la zone euro est sous-tendu par un véritable substrat de civilisation ». Voilà qui, assurément, rencontrera des oreilles attentives. Mais ne trouvera-t-il pas des esprits autrement rétifs lorsqu'il affirme, entre autres, que « le projet d'une Europe fédérale n'est pas le but final avoué de la construction européenne » ? Faut-il lui rappeler l'existence, dans l'histoire pas si lointaine à l'échelle des siècles, d'une certaine Déclaration Schuman qui indiquait clairement le but à atteindre à terme, une Fédération européenne ? Non, vraiment, sauf pour les élites françaises qui ont voué Schuman et Monnet aux oubliettes de l'histoire par allégeance dévote au général de Gaulle, les Européens n'ont pas décidé de se lancer dans un projet commun d'union « bien que mal défini ». La vérité est que la France et d'autres pays depuis, au premier rang desquels le Royaume-Uni, n'ont eu de cesse d'entraver les évolutions fédérales possibles et une méthode communautaire coupable, selon l'auteur, de faire « prévaloir la logique des institutions supranationales ».
Pour Maxime Lefebvre, « le cadre institutionnel de l'Union européenne est ce que les nations en ont fait ». C'est faux ! Quand les nations, c'est-à-dire les personnes, ont-elles été consultées ? En réalité, ce cadre institutionnel est seulement ce que les États, les exécutifs en ont fait. La nation française se résume-t-elle aux 25% d'électeurs du Front national ? Non, évidemment non ! La nation est - heureusement - plus diverse, tout comme l'est l'Europe. Si l'une existe, pourquoi dès lors décréter, comme il est argumenté au fil de ces pages, qu'un demos européen ne pourra jamais voir le jour, qu'une démocratie européenne pleine et entière n'est ni envisageable, ni souhaitable ? En réalité, avec son plaidoyer pour la consécration d'une Fédération d'États- nations aux ailes coupées, c'est surtout le refus d'un chant du cygne de la puissance française d'antan que fait entendre l'auteur, sans donner toujours l'impression… d'y croire vraiment lui-même.
Michel Theys
*** GEORGE ROMAIOS: L'Europe et la crise. De la crise à l'espoir. Editions Patakis (38 Panayi Tsaldari, GR-10437 Athènes. Tél.: (30-210) 3650000 - fax: 3811940 - Courriel: bookstore@patakis.gr - Internet: http://www.patakis.gr ). Collection « Sciences sociales et politiques ». 2014, 272 p., 11,70 €. ISBN 978-96-0165608-3.
L'Union européenne traverse le moment le plus critique de son histoire. La crise financière met à nu les divergences sur lesquelles ont été bâties la monnaie unique et, partant, la zone euro. Dans ce livre, l'ex-ministre socialiste George Romaios examine la manière dont le projet européen a pris corps après-guerre et le processus complexe censé conduire à la convergence des intérêts des pays membres. Il analyse également les causes profondes de la crise financière en mettant l'accent sur l'architecture incomplète de la zone euro, avant de décrire les conséquences dramatiques de la crise en Grèce et dans le sud de l'Europe, ce qui entraîne une recomposition du paysage politique européen. Selon celui qui est aussi éditorialiste au journal « Vima » depuis 1964, les implications politiques de l'austérité privilégiée par Berlin et Bruxelles comme antidote à la crise ont conduit à la fissuration de l'Europe entre le Nord et le Sud. L'auteur n'est plus, à ses yeux, qu'un théâtre où s'affrontent des forces opposées. Dans ce contexte et pour enrayer l'escalade de l'anti-européanisme, il importe, selon George Romaios, de procéder à un redémarrage du projet européen en tenant compte des erreurs historiques qui ont été commises et en s'attelant à bâtir une Europe qui soit réellement unie.
(AKa)
*** ADAM MARKUS: Die Geschichte des ungarischen Nationalismus. Peter Lang (1 Moosstrasse, P. O. Box 350, CH-2542 Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection "Studien zur Kulturpolitik". 2013, 146 p., 24,95 €. ISBN 978-3-631-62563-7.
Devant l'inquiétude soulevée en Europe par la montée des mouvements d'extrême-droite hongrois depuis une dizaine d'années, Adam Markus, Autrichien né d'une famille hongroise, saisit l'actualité pour présenter une histoire du nationalisme hongrois, principalement depuis la période moderne. Cet ouvrage complet, riche de nombreuses références en hongrois, est assurément l'oeuvre d'un connaisseur. L'auteur maîtrise en outre la science historique et manie avec subtilité les concepts d'État et de nation ; il replace chaque événement, chaque personnage dans un contexte historique bien décrit. Cette qualité lui permet de démonter méthodiquement des croyances et des interprétations historiques chères à l'extrême-droite hongroise. Pourtant, dans cette publication financée par le Parti communiste autrichien, l'auteur lui-même n'est pas exempt d'une certaine partialité: il donne de temps à autre l'impression de s'éloigner de son sujet d'origine pour conter une histoire de la Hongrie prenant des aspects un peu descriptifs et traitant à titre accessoire des sujets de manière rapide, voire erronée (par lorsqu'il assure que, dans les années 1980, la situation économique n'était "pas bien meilleure" dans les pays occidentaux que dans les pays soviétisés). L'auteur a par ailleurs tendance à faire du nationalisme un procès à charge contre les partis de droite notamment, même s'il prend la précaution, à deux reprises, d'évoquer l'existence de mouvements nationalistes dans les partis de gauche. Malheureusement, cet aspect fondamental du sujet traité aurait mérité d'être plus développé. Enfin, sur la période récente, à laquelle l'auteur accorde à juste titre une partie relativement étoffée, celui-ci a tendance à minimiser la responsabilité des sociaux-démocrates hongrois dans la dégradation de la situation politique à partir de 2006, pour en faire porter la responsabilité quasi exclusive aux partis d'extrême-droite ou de droite. Mais en dépit de ses quelques limites sur le fonds et de son style parfois passable, cet ouvrage se lit globalement bien et apporte un éclairage instructif sur un thème d'actualité.
(GLe)
*** CHRISTIAN GIORDANO, NICOLAS HAYOZ (sous la dir. de): Informality in Eastern Europe. Structures, Political Cultures and Social Practices. Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection « Interdisciplinary Studies on Central and Eastern Europe”. 2013, 490 p., 99,80 €. ISBN 978-3-0343-1455-8.
Dans cet ouvrage collectif dirigé par Christian Giordano, professeur d'anthropologie sociale à l'Université de Fribourg qui enseigne aussi aux Universités de Bucarest et de Murcie, et par le politologue Nicolas Hayoz, directeur de l'Institut interfacultaire de l'Europe orientale et centrale à l'Université de Fribourg, différents aspects des structures et pratiques informelles en Europe de l'Est sont analysés. Les objectifs de cette démarche académique sont doubles. Tout d'abord, l'ouvrage vise à comprendre dans quelle mesure les pratiques et structures informelles en Europe de l'Est ont des significations, fonctions, formes et effets différents de ceux qui sont observables dans la politique et les sociétés d'Europe de l'Ouest. Les auteurs - majoritairement originaires de la région - discutent l'opportunité scientifique de la distinction opérée entre « informel/formel » au sein de leurs discipline et domaine de recherche respectifs. Le second objectif de cet ouvrage est d'encourager l'interaction entre des disciplines qui se négligent souvent l'une l'autre. Malgré des différences épistémologiques inévitables et essentielles, ces disciplines ont, de manière significative, des intérêts similaires. C'est le cas de l'analyse comparative des phénomènes politiques en matière de formes élémentaires d'organisation sociale. Les rapports entre l'informel et le formel peuvent être analysés par l'intermédiaire d'une méthodologie plus pluraliste, et donc holistique, par regards croisés entre l'anthropologie, les sciences politiques et la sociologie. Ceci permet d'étendre cette approche comparative et multidisciplinaire à d'autres thèmes et phénomènes d'intérêt mutuel.
(SD)
*** IRENA GRUDZINSKA-GROSS, ANDRZEJ TYMOWSKI (sous la dir. de): Eastern Europe: Women in Transition. Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection “Eastern European Culture, Politics and Societies”, n° 1. 2013, 338 p., 51,95 €. ISBN 978-3-631-62865-2.
Cet ouvrage est le premier d'une série de volumes qui seront publiés au sein d'une collection qui reprendra les meilleurs articles parus dans le trimestriel East European Politics and Societies. Cette première publication voit des auteurs se pencher sur la question du genre et de la transition sociale. Ils analysent la situation des femmes au sein d'une Europe de l'Est changeante et proposent une nouvelle perspective historique sur la région. L'ouvrage couvre plusieurs pays sur une période de douze ans, de 1994 à 2006. Cette période est celle au cours de laquelle les efforts d'introduction du genre dans les études sur l'Europe de l'Est ont été les plus intenses. La trajectoire de l'ouvrage part de l'introduction de la perspective du genre dans les études sur l'Europe de l'Est pour arriver au moment où l'outil d'analyse du genre est appliqué sans hésitation à la recherche tant politique que juridique, historique, culturelle et économique. Le périodique East European Politics and Societies a été publié pour la première fois en 1986, suite à l'intérêt que suscitaient les changements politiques observables en Europe de l'Est. Les regards du périodique ont porté non seulement sur la résistance politique, mais aussi sur l'histoire, l'économie, la culture et, plus tard, sur l'adaptation sociale progressive de la région à l'Union européenne.
(SD)
*** JULIE ANNE DEMEL: Regard historique sur la diplomatie féminine en Autriche et en France. De la paix des Dames 3 août 1529 au traité de Lisbonne 13 décembre 2007. Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection « Academic Research », n° III/1093. 2013, 372 p., 59,95 €. ISBN 978-3-631-62929-1.
Tout commence par un réquisitoire: « L'histoire n'a été écrite jusqu'à présent que du point de vue masculin. Pourtant, le regard sur l'histoire change du tout au tout lorsqu'on raconte l'histoire du point de vue féminin. On s'aperçoit alors que certaines femmes apportèrent elles aussi, leur contribution à la construction de l'Europe et que leur rôle doit être pris en considération »… C'est en s'attardant sur l'histoire des relations franco-autrichiennes que ce constat saute aux yeux. Julie Anne Demel y a consacré une thèse de doctorat au Collège doctoral européen à Strasbourg. Si sur le plan de la politique européenne, les femmes n'occupaient pas le premier plan, « par leur présence, par leur prestance, par leurs actions et par leurs engagements », certaines d'entre elles forgèrent toutefois le destin de l'Europe. Dès le XVIème siècle, Louise de Savoie et Marguerite d'Autriche unissent leurs efforts pour mettre fin à la guerre qui ravageait l'Europe. Que serait devenue l'Europe si Marie-Thérèse et la marquise de Pompadour n'avaient pas induit le renversement des alliances ? L'auteure nous fait également découvrir les salons littéraires de Fanny von Arnstein ou ceux de Wilhelmine de Sagan et de sa soeur Dorothée de Talleyrand-Périgord où se faisait, à Vienne, la politique européenne. Au XIXème siècle, cette tradition littéraire se poursuit et la participation des femmes pour une nouvelle Europe ne fait que croître. Si le droit de vote a joué un rôle fondamental dans l'engagement politique des femmes, c'est depuis la création de l'Union européenne que de nombreuses femmes, en Autriche et en France, ont participé au développement de l'Europe. En 2007, presque cinq cent ans après la Paix des Dames, Benita Ferrero-Waldner et Cécilia Sarkozy n'ont fait que le confirmer en agissant en Libye…
(SD)
*** ERRATUM. Une erreur s'est glissée dans la recension relative à l'ouvrage Demain, c'est loin de Marilena Koppa, publiée dans la Bibliothèque européenne n° 11077/1048 du 13 mai dernier. L'adresse courriel correcte est mkoppa@otenet.gr.