Respecter la France. Le moment des lamentations sur la situation de l'Europe est dépassé ; il faut à présent regarder l'avenir avec un minimum de sérénité et de confiance. Et commencer par une vision moins anxieuse de la situation en France, deuxième puissance économique de l'Europe: groupes industriels remarquables, services compétitifs, maîtrise de la haute technologie, main d'oeuvre amplement qualifiée, productivité brillante, niveau élevé des universités, démographie positive, administration efficace (comparée à celle d'autres États membres), première destination touristique au monde, grâce notamment au patrimoine artistique. D'autres pays de l'UE se situent à des niveaux comparables pour l'un ou l'autre de ces aspects, mais la France est la seule à réunir toutes ces qualités.
Quel est alors le problème ? Il est simple: quels que soient ses talents, la France isolée (comme d'ailleurs n'importe quel pays européen) ne pourra détenir à l'avenir aucun rôle mondial et ne pourra plus siéger à la table où les États les plus puissants délibèrent sur l'avenir de l'humanité. D'ici quelques années, pas un seul pays européen demeurera à cette table, aura sa place dans le G7 ou dans les organismes analogues, parce que dans les autres continents, le poids de pays de dimensions impressionnantes continue à augmenter. L'Europe aura son mot à dire uniquement si elle se présente dans le monde comme un seul ensemble, en accentuant même ce caractère. Son poids ira même croissant, alors qu'en rétablissant les soi-disant autonomies nationales, elle ne serait plus écoutée, car sa voix ne serait plus entendue.
Evolution impensable. Cette évolution est donc impensable. L'orientation nationaliste qui s'est, à première vue, affirmée en France et qui a reçu quelques appuis ailleurs, ne peut pas démolir l'unité européenne, quels que soient les défauts et les lacunes de celle-ci. Certes, l'UE doit respecter en son sein les règles de la démocratie ; étant donné que des forces politiques opposées à la véritable unité européenne existent et ont obtenu des votes, elles ont le droit d'être représentées au Parlement européen et de s'y exprimer librement, étant entendu qu'elles doivent respecter les règles et accepter les décisions majoritaires.
En France, le choc a été considérable: constater que le parti eurosceptique s'est issé en tête des forces politiques du pays ! En fait, les forces françaises pro-européennes sont de loin plus nombreuses, mais elles sont séparées par des orientations politiques différentes et leurs électeurs sont souvent mécontents et en partie démoralisés. Ils sont toutefois bien loin de préconiser le retour à une Europe divisée.
Aspects positifs et péripéties imprévisibles. La portée et la signification de ces péripéties pourraient avoir des répercussions favorables: elles renforcent l'urgence d'agir, d'accélérer les évolutions et les innovations en cours, qui parfois ne sont pas poursuivies et concrétisées avec la rapidité et l'élan souhaitables.
Il est normal que l'attention des opinions publiques se soit concentrée largement sur les polémiques et sur la démagogie d'événements électoraux spectaculaires, et que les forces politiques aient souvent saisi cette occasion pour se reprocher réciproquement l'un ou l'autre choix ou comportement. Ce qui reste dans l'ombre est l'ampleur des progrès, même récents, de la construction européenne. Il est vrai que ces évolutions positives ont souvent un caractère lent et progressif: leur contenu et leur nature ne sont pas évidents pour l'opinion publique. Notre bulletin en rend compte tous les jours, en analysant aussi les positions différentes des États membres.
Je souligne simplement qu'une large partie des instruments nécessaires à l'UE pour répondre aux difficultés actuelles a été élaborée, entre graduellement en vigueur et deviendra opérationnelle le moment venu. Les délais dans le domaine si complexe de la finance sont encore plus longs ; mais la panoplie des outils nécessaires pour agir est considérable. Et il arrive malheureusement que des décisions adoptées ensemble et dans le respect des règles et des procédures communautaires, rencontrent des obstacles et ne soient pas toujours et partout correctement appliquées. Le renouvellement du Parlement européen (désormais acquis) et des autres Institutions (qui est en cours) doit apporter un nouvel élan à la construction européenne. Ceci implique, et c'est normal, plusieurs difficultés et pas mal de conflits. Les péripéties en cours peuvent entraîner des répercussions profondes, concernant par exemple le maintien britannique dans l'UE et ses modalités. Plusieurs changements tout autant significatifs sont possibles. Cette rubrique y reviendra.
(FR)