Tunisie: une vérification possible. Le langage des responsables politiques tunisiens est en principe très clair: ils affirment la volonté de respecter la liberté et la démocratie. Ce qui signifie en premier lieu: liberté de la presse et égalité de droits pour les femmes. Disent-ils vrai ? La voie pour le savoir est simple, les prendre à la lettre ; reproduire ce qu'ils affirment, pour vérifier ensuite si ça correspond à la réalité.
À ma connaissance, le texte le plus approprié pour cet exercice est l'interview de Rached Ghannouchi, au nom du parti Ennahdha, force politique au pouvoir. Publiée en France (Journal du Dimanche), cette interview présente une image positive de la démocratie tunisienne. En voici l'essentiel: « Nous sommes passés à une liberté complète que nous n'avions jamais connue… Nous prévoyons pour cette année une nouvelle loi électorale, une nouvelle Constitution, l'élection d'une nouvelle Assemblée, d'un nouveau président. Il se peut que les élections se déroulent à l'automne… L'Islam n'est pas uniforme, il comporte des radicaux et des modérés ; nous sommes à la tête de la composante modérée… Il suffit de se promener pour constater que la mosquée est ouverte, les bars et les plages sont ouverts ; nous avons accueilli l'année passée six millions de touristes, à qui aucune mode vestimentaire n'est imposée. Dans la rue, vous croisez les femmes qui couvrent leurs cheveux et celles qui ont les cheveux nus… Ennahdha considère que l'assassinat de Chokri Belaïd (personnalité de l'opposition laïque) est un crime affreux et a appelé à une journée de deuil national. »
M. Ghannouchi a ajouté: « Nous avons besoin de: une Constitution, un État civil avec les droits et les devoirs répartis selon les principes de la citoyenneté ; la confirmation de l'égalité entre les sexes et du pluralisme politique ; les principes universels des droits de l'homme. »
Ces extraits sont suffisants. Verba volant, scripta manent: on pourra vérifier si les mots correspondent à la réalité et si la liberté et l'égalité des femmes pèsent davantage que les violences des salafistes.
Respecter l'autonomie nationale. Des citoyens tunisiens résidant à Bruxelles affirment qu'en réalité le parti islamiste au pouvoir est le champion du double langage. Il avait obtenu aux élections de 2011 un raz-de-marée de suffrages, grâce à la foi religieuse de la population appelée à voter pour la première fois ; mais une partie considérable des Tunisiens vivant en Europe prévoient, et souhaitent, que le résultat des élections prochaines, si le gouvernement au pouvoir respecte l'engagement de les organiser cette année encore, sera radicalement différent, et que le raz-de-marée de 2011 jouera dans un autre sens.
Il ne faut toutefois pas négliger l'impression positive que des personnalités tunisiennes ont laissée récemment à Bruxelles, notamment en s'exprimant devant le Parlement européen: leur intention de respecter la démocratie et la liberté paraissait sincère. Et le nouveau Premier ministre Ali Larayedh a déclaré: « Le nouveau gouvernement sera celui de tous les Tunisiens et Tunisiennes, hommes et femmes étant égaux en droits et devoirs », et il a déploré le laxisme de la police à l'égard des fanatiques qu'il considère aujourd'hui comme le plus grand danger pour la Tunisie. Lorsqu'il était ministre de l'Intérieur, Ali Larayedh avait affirmé: « Si besoin était, je rétablirais les visas pour les prédicateurs étrangers », en mettant ainsi l'accent sur le fait que, souvent, les salafistes fanatiques et opposés à la liberté des femmes ne sont pas tunisiens.
Quelle est la vérité sur la situation politique tunisienne ? La nature des liens futurs entre l'UE et la Tunisie en dépendra largement.
Rapports spéciaux avec tout le Maghreb. Pourquoi tant de détails sur les questions tunisiennes internes ? Parce que pour l'Europe, les relations avec le Maghreb sont spéciales de tous les points de vue: historique, géographique, économique, social, religieux. Les populations des deux rives de la Méditerranée se sont mélangées au cours des siècles et elles continuent à le faire. Dans plusieurs pays européens, des personnalités politiques, intellectuelles, artistiques et sportives sont d'origine arabe. Mais le Maghreb est loin de représenter un ensemble compact. Les pays qui le composent sont parfois encore séparés par des conflits ; ils commercent très peu entre eux et leurs échanges commerciaux sont de très loin plus faibles que ceux qu'ils entretiennent avec l'UE. Chaque pays de la rive sud recherche avec l'UE des relations spécifiques, fondées sur la coopération énergétique pour l'Algérie, ou sur la coopération industrielle, sur le tourisme, sur l'émigration. Dans tous les cas, l'exigence de liens et de coopération est évidente. Cette rubrique y reviendra.
(FR)