Mise au point urgente. Le travail d'interprétation et de mise en œuvre des décisions du Conseil européen est en cours et il se poursuivra au début de la semaine prochaine au niveau des ministres des Finances. Pour certains aspects, cet exercice se prolongera ensuite. Le passage des orientations de principe à leur transposition opérationnelle n'est pas du tout aisé, même si quelques documents avaient été négociés mot à mot la semaine dernière par les chefs d'État ou de gouvernement. Il faut clarifier le lien entre les trois catégories de sujets qui, dans la terminologie anglaise, sont: le Fiscal Compact (discipline budgétaire), le Growth Compact (mesures de relance économique) et le Political Compact (chemin vers l'Union politique). C'est un travail qui se prolongera dans certains cas pendant des mois, voire des années.
Mais la clarification de quelques textes est urgente, en particulier l'instrument qu'Italie et Espagne ont arraché après une difficile négociation nocturne, rappelé dans cette rubrique d'hier. L'Italie militait pour la mise en place d'un instrument anti-spéculation, dont la définition officielle serait MSP (Market Stabilisation Program). Il est le résultat de la constatation par Mario Monti, Premier ministre italien, que le « marché » demande des taux abusifs pour acheter des bons du Trésor italiens, même si son pays respecte les règles en matière de déficit budgétaire. La BCE (Banque centrale européenne) deviendrait l'acheteur, avec la garantie du MES (Mécanisme européen de stabilité). Ce mécanisme se déclencherait lorsque l'écart (spread) entre le taux requis par le marché et le taux pratiqué pour l'achat de bons du Trésor allemands dépasse un certain niveau. Afin que l'instrument soit opérationnel, différents aspects doivent être clarifiés, comme l'écart (vraisemblablement entre 250 et 300 points) qui déclencherait le système.
Le « marché » couvre plusieurs réalités. J'insiste sur ce nouvel instrument non pas parce qu'il a mobilisé toute une nuit le Sommet de l'Eurozone, mais parce qu'il constitue, enfin, une arme opérationnelle contre la spéculation. M. Monti, dans son langage modéré et son souci de coopérer avec tous les États membres (et avec les États-Unis), s'est toujours référé au comportement du « marché » en général. Or, ce terme « marché » couvre différentes réalités et différents intérêts: aussi bien les vrais investisseurs et les entreprises qui cherchent la possibilité et les perspectives de développer leur activité, que les entreprises financières qui vivent de spéculation, sacrifient sans scrupule les intérêts économiques de leur pays, ruinent l'activité économique, provoquent chômage et autres désastres. De nouveaux scandales viennent d'éclater à Londres, au point que le gouverneur de la Banque d'Angleterre a parlé de « manipulations frauduleuses » ; une enquête récente dénonce la masse incroyable des spéculations sur les produits dérivés qui se cache derrière les réglementations 'offshore'. L'UE, on le sait, définit activement sa réglementation anti-spéculation. Mais la séparation claire entre les deux catégories de banques - celles qui financent l'économie et les familles, et celles dont la seule activité est la spéculation - continue à rencontrer des obstacles sans fin.
Pour un langage plus explicite. C'est pourquoi l'initiative de M. Monti a une portée générale. J'ai parcouru attentivement ses déclarations, et ai déniché une petite affirmation explicite: « Nous devons éviter que la spéculation contre les dettes nationales devienne plus aiguë. » Mais c'est le terme « marché » qui domine dans son langage. Je ne vois pas pourquoi on n'affirmerait pas explicitement que la City est le cœur de la spéculation contre l'euro. Il ne s'agirait pas de critiquer le Premier ministre britannique, même s'il invite les Français riches à s'installer à Londres où ils seraient moins taxés. David Cameron est pour d'autres aspects un allié de M. Monti, par exemple dans la défense du grand marché unique (alors que France et Allemagne sont, pour quelques aspects, réticents). Mais dans la bataille monétaire, la City est le premier ennemi. Il faut le dire et combattre ses abus.
Sans oublier que Mme Merkel et d'autres responsables politiques de haut niveau s'interrogent sur la durée du mandat de M. Monti dans son pays: est-il est vrai que son rôle de Premier ministre expire l'année prochaine ? Qui garantirait alors ses réformes et sa ligne de conduite ? Les gouvernements italiens qui l'ont précédé n'ont pas donné l'impression que l'équilibre budgétaire était leur premier souci.
C'est pourquoi il doit être clair que seuls les pays qui respectent cet équilibre budgétaire pourraient bénéficier du mécanisme, qui est à clarifier lundi prochain par les ministres des Finances. Ce sera alors, bien au-delà du cas italien, une étape importante dans la lutte contre la spéculation financière, fléau de l'Europe.
(FR)