Bruxelles, 27/06/2012 (Agence Europe) - L'ancien président du Parlement européen et actuel député européen (PPE, polonais), Jerzy Buzek, a accordé mercredi 13 juin un entretien à l'Agence Europe.
Agence Europe (AE) - Quelles impressions avez-vous de votre présidence du Parlement européen ?
Jerzy Buzek (JB) - Elle a coïncidé avec une période exceptionnellement difficile pour l'Union européenne. S'attaquer à la crise financière a certainement été la priorité absolue de mon mandat. Elle figurait dans nos relations avec le Conseil et la Commission, dans notre travail interne au sein du Parlement européen (PE), où nous avons créé un comité spécial (sur la crise financière, économique et sociale - CRIS). Elle a été un thème clé dans nos relations avec les États membres. J'ai visité, avec un message de solidarité, tous les pays de l'UE qui faisaient face à de nombreux défis pressants. J'ai essayé d'être là, avec leurs citoyens et au nom de tous les citoyens de l'UE, dans les moments les plus cruciaux - pour eux et pour l'ensemble de l'UE - de prise de décisions difficiles sur les mesures d'austérité. Tel était le but de mes visites en Lettonie, Lituanie, et aussi bien sûr en Grèce, Portugal, Espagne, Irlande. Devant leurs parlements nationaux, j'ai plaidé pour des réformes nécessaires et partagé l'expérience de mon propre pays (la Pologne), qui a réussi à appliquer des réformes difficiles. J'ai vu mon rôle particulier - en tant que président du Parlement européen et basé sur mon expérience passée - de défenseur du principe de solidarité. Mais j'ai aussi eu à me lever pour la responsabilité commune que nous portons tous dans notre famille européenne. Il n'y a pas de solidarité sans responsabilité et ça c'était mon deuxième message.
La mise en œuvre du Traité de Lisbonne était le deuxième point important de mon mandat. Plus de 40 nouveaux domaines sont maintenant sous la procédure de codécision par le Parlement européen et le Conseil des ministres. Une puissance accrue du PE a été accompagnée d'une responsabilité et d'une transparence accrues de ses membres. Nous avons donc adopté le Code de conduite pour les députés, y compris des règles plus strictes sur les conflits d'intérêts, les déclarations d'activités financières. Je suis très fier d'avoir laissé le Parlement - une institution démocratiquement élue - beaucoup plus puissant, transparent et mieux organisé.
(AE) Quels sont les moments forts de votre présidence ?
(JB) Certainement la mise en œuvre du Traité de Lisbonne. Je me souviens de mes visites pré-référendaires en Irlande et plus tard en République tchèque, en particulier mes négociations intenses avec le président Vaclav Klaus, que je connais depuis des années. En fin de compte, j'ai réussi à le convaincre que le Traité de Lisbonne était la solution ultime, et que nous avions besoin d'agir de toute urgence. Sa signature a scellé cette conviction.
Deuxièmement, j'ai cherché à tout faire pour assurer l'influence du PE sur le cadre financier pluriannuel - même en rompant les négociations sur le budget 2011 avec le Conseil. Le Parlement européen doit jouer un rôle clé non seulement dans le contrôle budgétaire, mais aussi la planification budgétaire, de manière à faire en sorte que l'UE dispose de ressources adéquates pour faire face aux défis que nous devons relever ensemble.
Troisièmement, je dois mentionner la Communauté européenne de l'énergie. C'est formidable ce que nous avons réalisés au cours des deux dernières années, depuis que j'ai lancé la proposition avec Jacques Delors en mai 2010. Nous voyons déjà les premières étapes de la coordination sur l'achat d'énergie à l'extérieur de l'UE, nous avons fait des progrès importants dans la construction d'un marché commun de l'énergie, avec un fort soutien du Conseil européen de février 2011. Il y a deux ans, je n'imaginais pas que nous irions si loin.
Last but not least, je suis particulièrement fier que nous ayons réussi à créer un véritable Service européen d'action extérieure, indépendant et fort. Le processus de négociation a été long et loin d'être facile. Mais aujourd'hui, nous pouvons dire que nous avons réussi à jeter les bases solides d'une véritable politique étrangère commune de l'UE, avec un service diplomatique de l'UE en tant que son épine dorsale.
(AE) Quels sont vos regrets ?
(JB) Je suis triste que nous n'ayons pas réussi à améliorer la situation au Bélarus. Et bien sûr, nous n'avons pas réussi à surmonter tous les problèmes économiques.
(AE) Quelle est votre relation avec le nouveau président du Parlement européen ?
(JB) Monsieur Schulz est un politicien très expérimenté. Je lui souhaite du courage pour gérer tous les défis, la poursuite des négociations budgétaires, la défense de la méthode communautaire, et la position forte que le PE a déjà réalisée dans le processus de mise en œuvre du Traité de Lisbonne au cours de mon mandat.
(AE) Comment ressentez-vous le fait que vous êtes redevenu un député européen « ordinaire » ?
(JB) Très positif. J'arrive à me reposer davantage, même si travailler me prend encore au moins 10 heures par jour. Je travaille activement dans deux commissions - ITRE et AFET, et je poursuis les mêmes objectifs que lorsque j'étais président du Parlement européen. Un renforcement de la Communauté européenne de l'énergie est l'un d'entre eux. Ayant été un des rapporteurs pour le 7ème programme-cadre pour la recherche et le développement il y a 7 ans, je continue d'être impliqué dans le travail sur l'initiative Horizon 2020, sur le renforcement de la compétitivité de l'économie de l'UE grâce aux nouvelles technologies. J'aime aussi m'appuyer sur mes bons contacts, développés au cours des deux dernières années et demi, avec les voisins orientaux de l'UE - Ukraine, Moldavie, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan -, mais aussi les Balkans occidentaux. Ils subissent les mêmes transformations que mon pays il y a 15 ou 20 ans. C'est la même chose pour la région d'Afrique du Nord, où j'ai fait deux visites dans le cadre des changements révolutionnaires de l'an dernier. J'ai entendu un message fort - « Notre avenir est avec l'Europe. Nous avons besoin de votre aide ». Nous devons répondre à ces attentes, aider nos voisins de notre mieux. C'est ce que j'essaie de faire !
(AE) Dans votre discours d'investiture, vous avez dit qu'il était nécessaire de développer le partenariat avec la Russie, et de développer les droits de l'Homme. Que pensez-vous de la situation ?
(JB) Nous voyons des développements nouveaux en Russie, tels que le développement de mouvements indépendants réclamant des changements démocratiques. Lorsque j'ai visité le pays, nous avons naturellement discuté de toutes les questions économiques et des questions d'intérêt mutuel, mais je n'ai pas hésité à mentionner nos préoccupations concernant les violations des droits de l'Homme. La promotion des droits de l'Homme est la responsabilité la plus importante du Parlement européen car notre institution est la mieux placée et légitimée pour les défendre dans toutes les régions du monde. Et cela fait une différence. J'ai été membre du mouvement Solidarnosc et je me souviens à quel point tous les signes de soutien que nous avons reçus du monde occidental étaient importants. C'est ma mission de garder le même type d'assistance - en Russie, Chine et Afrique du Nord. C'est ce que j'ai fait en tant que président du PE - inclure les cas de Mikhaïl Khodorkovski, Sergueï Magnitski et Anna Politkovskaïa dans mes discussions avec le président Medvedev, exprimer mes préoccupations concernant la situation de Hu Jia avec le Premier ministre chinois ; la défense des droits des femmes dans les pays du « printemps arabe ». C'est ce que je continue à faire.
(AE) Pensez-vous que le Parlement européen devrait faire plus pour ces droits ?
(JB) Nous pouvons toujours faire plus. Les violations des droits de l'Homme continuent à concerner l'ensemble des régions de notre globe, y compris notre propre continent. Pourtant, toutes nos actions apportent des résultats positifs, même s'ils ne sont pas immédiatement visibles. Je me souviens d'un groupe de manifestants azerbaïdjanais libérés quelques jours après mes discussions franches avec le président du pays - je n'étais pas si sûr que cela arriverait, quand je suis sorti de la réunion. J'ai visité l'Ukraine 4 fois durant la Révolution orange. Les résultats immédiats étaient très prometteurs, mais ils n'ont pas tenu dans le temps et le résultat final est très inférieur à ce que l'on aurait pu attendre. De manière générale, il s'agit d'un processus graduel qui prend la détermination et de patience.
(AE) Que pensez-vous du boycott par les dirigeants européens du championnat de football en Ukraine ?
(JB) Le mot « boycott » est une sur-interprétation et je crois que les dirigeants de l'UE ont été très clairs sur ce point. Cela dit, n'importe quel type de démarche dans le cas de l'Ukraine doit être dirigée contre les autorités, jamais contre les citoyens. Nous avons encouragé les Européens à se rendre en Ukraine au cours de l'Euro2012, d'être présents dans le stade et à l'extérieur, pour rencontrer des citoyens ukrainiens ordinaires. Je pense que c'est l'essentiel pour la création d'une nouvelle atmosphère. Mais il n'y a rien de mal à envoyer un signal fort de désapprobation lorsque nos partenaires officiels ne tiennent pas leurs engagements. L'absence de certains dirigeants à la finale pourrait être un moyen d'envoyer un tel signal. (Propos recueillis par CG)