Le vote du peuple grec n'est pas suffisant. La réalité prouve que l'optimisme et le quasi enthousiasme suscités par les évènements du weekend dernier étaient un peu excessifs: le résultat du vote en Grèce n'avait évidemment pas réglé tous les problèmes (voir cette rubrique d'hier). L'UE avait sans doute besoin de ce coup de vent optimiste et on ne va pas s'en plaindre. Mais sans oublier la réalité. Commençons par le choix du peuple grec.
Il n'est pas étonnant qu'une majorité consistante se soit prononcée pour la permanence dans la zone euro ; il suffit de rappeler que si les financements européens étaient interrompus, l'État grec ne serait plus en mesure de faire face à ses dépenses courantes à partir du mois prochain. Les fonds disponibles étaient évalués le 11 mai à 3,8 milliards d'euros ; cette semaine, ils se situeraient, paraît-il, autour de 2 milliards, permettant de payer jusqu'en juillet les salaires de la fonction publique et les pensions (déjà réduites). L'engagement européen correspond à 130 milliards d'euros, qui seront versés si la Grèce respecte les conditions prévues. Il n'est pas étonnant que la majorité de la population ait voté en faveur du respect des engagements réciproques. Il reste à le faire, d'un côté comme de l'autre. Il est question, on le sait, de réviser le calendrier des engagements grecs, mais il est exclu d'en renégocier l'essentiel. Le président de l'Eurogroupe, M. Juncker, a réclamé la formation rapide d'un nouveau gouvernement qui mette en œuvre le programme que la Grèce et la zone euro se sont engagés à respecter ». La formation du gouvernement ne devrait pas poser de problèmes ; pour le restant, on verra. Au nom du FMI, Christine Lagarde a déclaré qu'il faut « remettre les compteurs à jour avec les autorités grecques, car on ne sait pas très bien ce qui a été réalisé et ce qui a été respecté ces six ou huit dernières semaines ».
En bref: les Grecs ont exprimé la volonté de rester dans la zone euro, et c'est significatif ; il reste à prouver qu'ils sont déterminés à en respecter les disciplines et qu'ils sont en mesure de le faire. Les enquêtes et analyses effectuées sur place - concernant l'évasion fiscale, l'excès du nombre des fonctionnaires publics et l'inefficacité de l'administration - indiquent que, malgré les efforts des responsables politiques, les progrès sont pour le moment très modestes, voire inexistants.
Le coût pour les autres États membres. Un aspect qu'on évite trop souvent est le coût du sauvetage de la Grèce pour les autres pays de la zone euro, presque tous engagés dans la réduction de leurs déficits budgétaires, au prix de politiques d'austérité souvent très sévères. Ce point est soigneusement négligé par les partisans des financements sans conditions (ou presque) à la Grèce ; mais les responsables des équilibres budgétaires nationaux, et leurs gendarmes européens, ne peuvent pas l'oublier.
Les parlementaires européens se sont en général prononcés pour une grande dose d'indulgence envers les difficultés de la Grèce, mais en réclamant souvent des réformes profondes, mais l'aspect du poids financier pour les autres États membres n'est jamais évoqué. L'impression générale est que l'on continue à situer sur le même plan la sortie éventuelle d'un pays de la zone euro et sa sortie de l'UE, alors qu'elles représentent en réalité des évolutions radicalement différentes.
L'austérité doit couvrir aussi les dépenses externes. Mais laissons de côté le cas grec: il serait évidemment absurde d'attribuer à la Grèce la responsabilité des déséquilibres budgétaires qui doivent être corrigés. Personne n'ignore que la plupart des États membres sont obligés de pratiquer des politiques d'austérité, impliquant des réductions significatives de leurs dépenses. Certains efforts sont même opportuns de toute manière, car ils permettent de supprimer gaspillages et abus.
Or, le principe de l'austérité et de la suppression des dépenses inutiles ou inefficaces doit couvrir aussi bien les dépenses internes que les dépenses externes. Il existe bien entendu des engagements extérieurs que l'UE doit respecter, notamment dans l'aide aux pays pauvres ; mais il existe aussi, tout autant que dans les dépenses internes, des déséquilibres et gâchis. La vigilance et la prudence s'imposent.
Le député européen Philippe Boulland a rendu compte de la réunion du Groupe d'amitié UE-Madagascar qu'il préside, en se félicitant du fait que « la pluralité des acteurs présents a permis de soulever les bonnes questions: quand les fonds européens, représentant 50% du budget de Madagascar, seront-ils débloqués ? À qui seront-ils distribués ? » Or, il est évident que l'UE ne peut pas prendre à sa charge la moitié du budget d'un pays tiers, quels que soient les liens réciproques.
Voici par ailleurs la fin d'une enquête au Nigéria: « Ce pays est le huitième producteur mondial de pétrole. Les royalties permettraient à ses 130 millions d'habitants de jouir d'un bien-être extraordinaire. Mais la corruption dévore tout. La population est très pauvre, le chômage se situe entre 80 et 95%.» Ce n'est pas d'argent dont le Nigéria a besoin, mais surtout de soutiens d'une autre sorte. L'UE vient de modifier son régime des Préférences commerciales généralisées en faveur des pays pauvres, en excluant les États qu'on appelle émergents (voir notre bulletin n° 10633) ; ce qu'on facilite ainsi, ce sont les exportations des pays pauvres vers l'UE. C'est ça, la bonne direction.
Accusations injustes ou excessives, l'Europe doit réagir. En même temps, les informations en provenance du G20 réuni à Los Cabos (Mexique) sont pleines de reproches à l'égard de l'Europe. Je ne me réfère pas aux réunions officielles, où le langage diplomatique et les compromis en général s'imposent, mais aux déclarations en marge de certains participants.
Le président de la Banque Mondiale, Robert Zoellick, donne le ton: « Les dirigeants du G20 regardent les Européens avec un mélange de frustration, de confusion et de dédain. » Pour le président indonésien Yudhoyono, les difficultés de l'euro sont responsables de la baisse des prévisions économiques en Asie: « J'espère que nos collègues européens vont se mettre d'accord sur des mesures. L'absence d'action a des conséquences pour nous tous. » Hwang Jin-woo, vice-président du Research Institut (Séoul) explique: « Nous avons investi dans l'énergie solaire parce que les Européens sont des clients majeurs pour l'équipement solaire. La Corée veut une solution.» Ce sont les mêmes accusations et lamentations du président Obama dans sa rencontre récente avec les plus hautes autorités européennes: dans le domaine financier en particulier, l'Europe devrait continuer à aggraver sa position à l'avantage des autres, pour ne pas leur créer de difficultés. Continuer à accepter les comportements des places financières de New York et de Londres contre l'euro. Ne pas réclamer l'égalité des obligations et des comportements dans les domaines des échanges commerciaux. La réponse doit être négative autant qu'il le faut, sans complexes, ni hésitations.
(FR)