*** LUUK VAN MIDDELAAR: Le passage à l'Europe. Histoire d'un commencement. Éditions Gallimard (5-7 rue Gaston Gallimard, F-75328 Paris cedex 07. Tél.: (33-1) 49544200 - fax: 45449403 - Internet: http://www.gallimard.fr ). Collection « Bibliothèque des idées ». 2012, 470 p., 27,90 €. ISBN 978-2-07013033-7.
Publié en néerlandais en 2009 au Pays-Bas, ce livre est la traduction en français d'une adaptation réussie de la thèse de doctorat de Luuk van Middelaar, historien néerlandais reconnu, qui a mené ses recherches à l'Université d'Amsterdam et à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris. Pour analyser les relations entre États européens, l'auteur y propose un paradigme en trois « globes »: la « sphère externe », ensemble des États souverains du continent, qui ont si souvent fait appel à la guerre pour régler leurs conflits ; la « sphère interne », à savoir l'Europe des institutions indépendantes des États (Commission, Cour de justice et Parlement européens) ; la « sphère intermédiaire » regroupant les représentants des États membres au Conseil des ministres et au Conseil européen.
La thèse de l'auteur est que « cette sphère intermédiaire s'est révélé être la source principale de la politique européenne et son premier relais ». En se référant à des historiens, philosophes et politologues européens et américains ayant vécu du 17ème siècle à nos jours, il décrit avec brio et érudition la lente gestation et la genèse de l'Union européenne dans un environnement international jalonné de crises et de surprises imprévisibles, avec des luttes internes pour le pouvoir, discrètes ou spectaculaires, et l'émergence bientôt irrésistible du Conseil européen qui s'est vu reconnaître le statut d'institution européenne dotée d'un président stable et d'un rôle central dans le Traité de Lisbonne: « Le Conseil européen donne à l'Union les impulsions nécessaires à son développement et en définit les orientations et les priorités politiques générales », y est-il indiqué. L'auteur analyse enfin les actions de ces trois « sphères » pour conquérir le public européen. Sa conclusion est que le Parlement européen parle au nom des citoyens en leur qualité d'Européens, tandis que le Conseil européen parle au nom des citoyens en tant que ressortissants des États membres, chaque membre du Conseil européen étant devenu, dans son pays, « le » représentant de l'Europe.
Cette brillante démonstration appelle des commentaires et de fortes critiques sur la forme comme sur le fond. Sur la forme, nombre de lecteurs seront surpris, voire choqués. « Bureaux » et « Bureaucratie » sont les termes utilisés en lieu et place d'« institutions », ce du début (« L'Europe des Bureaux ») à la fin du livre (« La fuite hors de l'histoire dans la bureaucratie voulue par Monnet et consorts… »). A titre d'exemple, l'ancien commissaire européen français Robert Marjolin est présenté comme le « vice-président de la bureaucratie européenne bruxelloise ». Pire, la Commission n'est rien d'autre qu'une « usine à mots » et le « chien de garde » des Traités. Quant au Parlement européen, il « n'a cessé de ramasser des miettes de compétences grâce aux pressions des gouvernements amis et au renforcement de ses pouvoirs (de nuisance) ». Cette terminologie pour le moins affligeante montre que derrière l'historien se cache un politique sensible aux sirènes du souverainisme…
Sur le fond, trois remarques au moins s'imposent. Primo, les acteurs des sphères « interne » et « intermédiaire » sont soumis au même Traité: la Commission européenne propose, le Conseil des ministres et le Parlement européen décident. Une fois encore, le langage de nature populiste sur la bureaucratie et l'accusation de l'auteur selon laquelle la Commission n'aurait cessé de faire preuve de zèle juridique sont donc sinon déplacés, à tout le moins inopportuns et inconvenants. De surcroît, les avancées majeures se sont toutes faites après concertation entre personnalités des deux « sphères ». Enfin, il n'est pas inutile de rappeler à Luuk van Middelaar qu'un commissaire peut devenir Premier ministre, ce qui a été le cas des économistes Raymond Barre et, aujourd'hui, de Mario Monti. Secundo, l'auteur rejette abruptement la théorie du fonctionnalisme, à savoir des institutions conçues comme antidote à la guerre et moteur de l'intégration politique. Est-ce à dire que Raymond Barre n'est pas l'un des pères de l'Union monétaire ? Que Jacques Delors n'est pas l'un des pères du Marché unique ? Le Marché unique n'a-t-il pas suscité le passage à un marché intégré des capitaux, passage obligé pour la Monnaie unique ? L'Union budgétaire et le Marché obligataire unique ne seront-ils pas les prochaines étapes du processus ? Tertio, l'auteur oublie d'indiquer que l'inspirateur du concept de Conseil européen était… Jean Monnet. Celui-ci l'avait pré-vendu à Paris, Londres et Bonn avant le Sommet de décembre 1974, ce dont ses Mémoires attestent. Précision complémentaire: Jean Monnet était même plus audacieux puisqu'il avait proposé la dénomination de « gouvernement européen provisoire ». Sur ce point, Monnet donnait donc d'une certaine manière raison à Luuk van Middelaar près de quarante ans avant la conception et l'écriture de ce livre. Mais faut-il vraiment écouter un bureaucrate coupable d'avoir inventé le fonctionnalisme européen ? Il arrive parfois, hélas, que le dénigrement dogmatique desserve l'historien. Et l'histoire qui s'anime sous sa plume. . Le doute, en tout cas, est jeté, même si l'auteur peut aujourd'hui arguer que des problèmes de traduction ont déformé sa pensée…
Michel Richonnier
*** GEERT MAK: De hond van Tisma. Wat als Europa klapt ? Uitgeverij Atlas (481 Herengracht, 1017 BT Amsterdam, Postbus 13, 1000 AA Amsterdam. Tél.: (31-20) 5249800 - Internet: http://www.uitgeverijatlas.nl ). 2012, 94 p., 7,50 €. ISBN 978-90-254-3920-0.
Auteur du livre à succès « En Europe », traduit en plus de vingt langues et décliné par la suite dans des séries télévisées, Geert Mak a voulu, avec ce nouvel ouvrage (et en attendant le suivant qui aura pour thème les États-Unis), livrer aux lecteurs ses sentiments d'Européen face à la crise actuelle. Le titre, « Le chien de Tisma », lui est venu de l'un de ses amis, l'écrivain serbe Tisma, lorsqu'il lui raconta comment son chien, pris de panique, était resté prisonnier sur un bloc de glace flottant sur le Danube, sans trouver le courage de rejoindre la rive toute proche. Tisma y voyait le reflet de l'état d'âme de ses compatriotes lors de la guerre fratricide des Balkans. Avec la crise qui la frappe depuis près de cinq ans, l'Europe a perdu de son attraction comme laboratoire de nouvelles formes de coopération entre États, pouvant servir de modèle au reste du monde. En clair, la magie a disparu et la loi du plus fort semble être de retour. Du coup, l'Europe se retrouve désorientée, indécise et comme prise de panique sur son bloc de glace. Comment en est-on arrivé là ? A la base, il y a, selon l'auteur, la confusion créée par cette question: comment a-t-il été possible de laisser un problème local, celui de la Grèce, devenir un danger pour l'économie européenne et même mondiale ? A ses compatriotes néerlandais qui rechignent à venir à la rescousse de l'euro, il rappelle que la crise est inexorablement liée à une kyrielle de problèmes de sécurité, de paix et de stabilité. Le soutien à l'euro est avant tout un soutien à leur propre prospérité, les sermonne-t-il, leur rappelant que, grâce à l'euro, chacun d'eux gagne chaque année l'équivalent d'un salaire mensuel supplémentaire. En même temps, Geert Mak souscrit pleinement au constat de son compatriote Karel van Wolferen que tout Européen entre 25 et 75 ans doit se rendre compte que la vision du monde dans laquelle ils ont baigné est désormais dépassée par la réalité du monde globalisé. Une nouvelle dynamique peut surgir avec d'autres priorités, ce qui ne sera pas forcément négatif. Mais l'essentiel est et sera la mentalité avec laquelle l'Europe et les dirigeants Européens réagissent et agissent. Sauront-ils contrer la dérive démocratique, éviter le piège de la planification conduisant aux enfers ? Alors que nous sommes, individuellement et collectivement, de plus en plus interdépendants, l'Europe ne pourra se réinventer, avertit l'auteur, que si elle retrouve le goût du vouloir vivre ensemble. Ce qui invite, selon lui, à éviter la tentation de l'Europe intergouvernementale, celle-ci se révélant une fois encore tellement impuissante face à la crise, mais aussi celle de la « grande Europe ». A noter que ce regard prospectif, servi par un style direct et très compréhensible, s'appuie notamment sur des discussions visionnaires avec feu Max Kohnstamm. A noter enfin que le chien de Tisma fut finalement sauvé par des enfants. Le serons-nous aussi grâce à des interventions de jeunes économies ? (LT)
*** PIERRE DUCHATEAU: Mon aventure européenne. Images et souvenirs. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: pie@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection "Mémoires de l'Europe en devenir", n° 3. 2011, 159 p., 27,90 €. ISBN 978-90-5201-790-7.
Il débarqua à Bruxelles le 13 mai 1958, en un temps où, avec le général de Gaulle revenu au pouvoir, « personne ne pouvait quitter le territoire français sans autorisation ». Ainsi commença la carrière européenne d'un Français qui, auprès des présidents Louis Armand et Etienne Hirsch, creusa les fondations d'Euratom, la Communauté européenne de l'énergie atomique. Après avoir été chef de cabinet du commissaire Jean-François Deniau, Pierre Duchâteau occupa ensuite, de 1974 à 1984, la fonction de directeur général des Relations extérieures de la Commission européenne, avant de devenir le premier ambassadeur de celle-ci en Chine et en Mongolie. C'est de ce parcours peu banal qu'il témoigne dans ces pages, dictées à sa femme peu avant son décès le 22 juillet 2009. Il s'y dévoile moins un homme à la « conviction européenne solidement charpentée » qu'un aventurier et amoureux de l'Europe qui, par flashs subjectifs, raconte des étapes de son parcours et des rencontres qui l'ont émaillé. (MT)
*** MICHEL SEYMOUR, GUY LAFOREST (sous la dir. de): Le fédéralisme multinational. Un modèle viable ? Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection "Diversitas", n° 10. 2011, 343 p., 40,50 €. ISBN 978-90-5201-749-5.
Cet ouvrage réunit des textes qui ont fait l'objet, pour la plupart, d'une présentation lors de l'atelier international sur le fédéralisme multinational organisé à l'Université du Québec de Montréal en septembre 2009. Quelles sont les questions et problèmes soulevés par la présence de plusieurs nations et langues dans un État fédéral ? Le fédéralisme est-il le modèle idéal pour gérer la diversité nationale ? Telles sont deux des questions qui servent de fil conducteur aux différentes contributions, les réponses étant notamment apportées à la lumière des problèmes juridiques et politiques épineux auxquels sont confrontés le Canada et, en Europe, la Belgique et l'Espagne. Dans leurs conclusions, le philosophe Michel Seymour (Université de Montréal) et le politologue Guy Laforest (Université Laval) relèvent notamment que le fédéralisme « n'est pas nécessairement la meilleure solution au problème soulevé par la multinationalité au sein d'un État ». Il ressort aussi du livre que le fédéralisme est plus indiqué pour les entités politiques qui, à l'instar de l'Union européenne, impliquent plusieurs peuples que pour celles où deux populations se retrouvent engagées dans une logique de domination entre une majorité et une minorité.
Une attention toute particulière mérite d'être accordée par le lecteur de cette Bibliothèque européenne à la contribution que Daniel Innerarity (Université de Saragosse) consacre à « l'innovation politique de l'Union européenne ». Directeur de l'Institut de gouvernance de l'Université du Pays basque, ce philosophe commence par observer que l'Union souffre moins d'un déficit démocratique que d'un « déficit cognitif », tant il est vrai que ses citoyens et même ses dirigeants ont du mal à comprendre combien elle est « un véritable laboratoire pour expérimenter une nouvelle conception de l'identité, du pouvoir et de la citoyenneté dans le contexte de la mondialisation ». Il s'emploie ensuite à révéler l'originalité de l'Union européenne par trois biais. Le premier est que l'identité européenne est « un nous fait d'autres » en ce qu'elle a « moins de consistance géophysique que le sous-continent indien », qu'elle « ne constitue pas une civilisation unitaire », qu'elle ne se réduit pas à l'Occident (« Pendant longtemps, les Alpes représentèrent bien plus une frontière géographique et culturelle que la Méditerranée, qui était le centre de la civilisation », assène-t-il notamment) et qu'elle est la première à dissocier identité culturelle et politique, ce qui « rend possible une démocratie sans demos ou avec divers demoï ». Le deuxième biais est celui de l'absence de frontières et de limites qui la caractérise, elle qui a plutôt des « marges qui ne bornent pas, des seuils de passage », ce dont atteste la Politique européenne de voisinage qui prouve que la Commission est désormais consciente du fait qu'il « faut passer de la forteresse Europe à une topographie des zones frontalières qui puisse réduire la séparation de l'Europe et du reste du monde ». Enfin, l'Union avance son identité dans la mondialisation sans « annuler sa diversité interne » ni s'opposer aux autres pour s'affirmer. En clair, elle montre en elle-même que « la mondialisation n'est pas une menace pour la démocratie, mais une opportunité pour l'étendre au-delà des limites de l'État-nation », le philosophe concluant que l'expérience européenne n'a rien de moins comme mérite que de constituer « l'embryon d'une véritable communauté cosmopolitique ». (MT)
*** MIN REUCHAMPS: L'avenir du fédéralisme en Belgique et au Canada. Quand les citoyens en parlent. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection "Diversitas", n° 13. 2011, 264 p., 30,50 €. ISBN 978-90-5201-789-1.
Codirecteur du Centre d'études québécoises de l'Université de Liège, Min Reuchamps étudie, dans cet ouvrage, la manière dont les Belges et les Canadiens comprennent le fédéralisme dans leur pays et envisagent son évolution. Il est vrai que Belgique et Canada « constituent deux beaux cas de fédéralisme multinational » qui reposent sur la cohabitation de deux communautés nationales, la minoritaire parlant dans l'un et l'autre cas le français. Le travail scientifique a été mené sur la base de quatre panels citoyens délibératifs qui ont permis à 127 citoyens belges (francophones et néerlandophones) et canadiens (anglophones et francophones) de dire leur vécu et leurs aspirations politico-linguistiques, ces « histoires » individuelles ayant permis à l'auteur de dégager cinq idéaux types. Il montre par exemple que le fédéraliste belge néerlandophone semble être le plus « régionaliste » alors que son alter ego francophone montre, lui, un caractère resté « belgicain ». Au Canada, ces deux mêmes profils se différencient par l'attachement plus grand au pays que manifeste l'anglophone, là où le francophone a un attachement égalitaire au Québec et au Canada. Une étude scientifique fouillée. (MT)