Une interview qui a évolué. La Banque centrale européenne est en pratique sortie de sa réserve politique en s'exprimant sur la signification et les répercussions de l'Union monétaire et en précisant son rôle. Elle l'a fait d'une manière à première vue étrange: ce qui était au départ l'interview d'un membre de son directoire est devenu une prise de position de la BCE elle-même. Je m'explique.
M. Benoit Cœuré est depuis le début de l'année le représentant français au directoire de la BCE, après le départ de son ancien président Jean-Claude Trichet. M. Cœuré a donné sa première interview à Jean Quatremer pour son blog Coulisses de Bruxelles. Toutefois, compte tenu de la franchise et de l'intérêt de ses réponses, la présidence de la BCE a souhaité avoir connaissance du texte avant la publication et en a révisé certains aspects. C'est pourquoi l'entretien a été publié avec l'indication suivante: « Cette interview a été relue et amendée par la BCE. » Elle est donc à considérer comme exprimant la position de la BCE elle-même. C'est ainsi d'ailleurs qu'elle a été prise en considération dans le débat qui suit traditionnellement la rubrique de M. Quatremer (voir plus loin).
Union politique incontournable. Dans le texte dont la BCE a assumé la responsabilité, on lit: « On a cru que l'union monétaire serait le couronnement du marché unique ; on se rend compte aujourd'hui qu'elle n'est que le début de l'union politique. Si l'Europe veut exister dans la mondialisation, elle doit aller vers plus d'intégration, sans préjuger de la forme que celle-ci prendra, qui doit être décidée par les peuples européens ». Mais la BCE ne joue-t-elle pas un rôle direct et autonome dans ce cadre ? « La BCE, seule institution totalement fédérale de l'UE, a joué un rôle très important pour assurer la continuité du fonctionnement du système financier européen. Mais ce rôle ne peut qu'être temporaire. (…) L'euro est fondamentalement un projet politique. Une partie du marché n'a pas compris cette nature politique et a sous-estimé le fait que l'Europe n'a pas d'autre choix que de s'organiser autour de l'euro pour exister dans la mondialisation ».
Les tâches doivent toutefois être nettement séparées, sans jamais oublier la « division des rôles entre la politique monétaire, qui relève de la BCE, et la politique budgétaire, qui appartient aux États membres. Cela n'empêche pas la BCE d'assumer ses responsabilités face à la crise financière. Nous avons procédé en décembre dernier à une opération de refinancement à un taux de 1% qui a permis d'injecter 489 milliards d'euros dans le système financier, opération que nous allons répéter le 28 février ». Mais ces opérations doivent servir aux banques pour renforcer leur base de capital: si les banques utilisent les profits « pour distribuer des rémunérations ou des dividendes excessifs, il y aurait un vrai problème. C'est aux régulateurs et aux États de faire en sorte que cela n'arrive pas », le but étant « d'améliorer le financement de l'économie réelle ».
La division des rôles est intouchable. C'est à juste raison qu'il est interdit à la BCE d'octroyer directement des prêts à un État membre. Dans le cas contraire, elle « deviendrait l'instrument de la politique budgétaire de cet État, ce qui l'entraînerait sur le terrain politique qui n'est pas le sien (…) Elle serait en droit d'avoir un avis sur la politique fiscale, budgétaire, sur les dépenses. Or, elle n'a pas de mandat politique ». L'UE dispose à présent « des bases d'un pôle économique face à la BCE. Cette dernière avait besoin d'un interlocuteur qui lui donne la visibilité sur la politique budgétaire et lui permette de prendre les décisions de politique monétaire adaptées ». C'est la première étape vers l'Union budgétaire, début de l'Union politique future.
Deux tendances opposées. Dans Coulisses de Bruxelles, l'interview est suivie par un débat qui s'est prolongé pendant plusieurs jours, réunissant des personnalités qui ont souvent des responsabilités de premier plan dans les institutions européennes, mais sont couvertes par des pseudonymes. Deux tendances opposées étaient évidentes: l'une partage la position de la BCE sur l'Union monétaire qui évolue nécessairement vers l'Union politique de l'Europe ; l'autre est totalement sceptique, parfois même ironique, à l'égard de la possibilité d'une Union monétaire, qui deviendrait politique, entre des populations ayant traditions, mentalités, capacités économiques et modes de vie radicalement différents.
Plusieurs personnalités faisant partie de l'administration communautaire estiment que si une véritable Union politique devait exister un jour, elle ne réunirait qu'une partie limitée des États membres.
(FR)