Bruxelles, 07/07/2011 (Agence Europe) - Le Parlement européen a condamné, jeudi 7 juillet, la répression menée par le régime syrien et a demandé l'ouverture d'un couloir humanitaire allant du nord jusqu'à la Turquie voisine, afin d'aider la population tentant de fuir les forces gouvernementales. En adoptant une résolution, à Strasbourg, les députés ont appelé l'UE à placer les avoirs gelés, appartenant aux dirigeants libyens, entre les mains des rebelles afin de répondre aux besoins humanitaires. « Il faut mettre fin au massacre d'innocents. Nous exhortons Bachar al-Assad à arrêter la répression, à libérer tous les manifestants pacifistes immédiatement et sans conditions, ainsi qu'à accepter les revendications de dignité, de liberté et de démocratie des citoyens », ont déclaré les dirigeants du groupe des Socialistes et Démocrates. Selon des groupes de défense des droits de l'Homme, plus de 1300 civils ont été tués, depuis le début de la répression en mars. Environ 10 000 personnes ont été arrêtées. Ceux qui ont fui les combats au nord commencent à revenir de la frontière, mais quelque 10 000 personnes déplacées se trouvent toujours en Turquie. En outre, au moins 15000 personnes demeurent dans la zone frontalière. Les députés européens ont appelé l'UE à « fournir une aide et un soutien immédiats aux autorités turques et libanaises dans leurs efforts pour faire face à la crise humanitaire qui touche leurs frontières avec la Syrie, notamment avec l'ouverture d'un couloir humanitaire au niveau des Nations unies ». Dans un discours à l'Assemblée, Catherine Ashton, Haute représentante de l'Union, a fait part de sa profonde inquiétude sur le sort du peuple syrien et a affirmé que les promesses de réformes et de dialogue faites par M. Al-Assad étaient faibles.
S'agissant de la Libye, les députés ont appelé Mme Ashton et les États membres de l'UE à
« rapidement rendre les avoirs gelés libyens accessibles au Conseil de transition national…afin de couvrir les besoins urgents », sous la supervision des Nations unies. Les députés ont également exhorté l'UE à redoubler d'efforts pour trouver une solution au conflit, prenant en compte le mandat d'arrêt délivré par la Cour pénale internationale pour le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, l'un de ses fils et le chef des services de renseignement. Le PE a condamné la répression au Bahreïn et au Yémen.
« Serons-nous à la hauteur des attentes de nos citoyens qui considèrent la politique extérieure comme un thermomètre de l'état de l'UE et serons-nous capables d'accompagner ces processus de transition dans ces pays ? »: c'est l'interrogation formulée par l'Espagnol José Ignacio Salafranca Sánchez-Neyra, au nom du groupe PPE. En s'adressant à Mme Ashton, il a dit: « Nous souhaitons que vous ayez beaucoup de succès dans votre travail, mais pour cela il faut que vous agissiez au niveau le plus élevé possible, avec un profil politique », a ajouté l'eurodéputé.
Véronique De Keyser, au nom du groupe S&D, a estimé que la répression qui sévit aujourd'hui en Syrie est « sanglante, cruelle, impitoyable. Les enfants ne sont pas épargnés ». Elle a estimé que le président Bachar al-Assad « semble avoir franchi une ligne rouge, qui est une ligne de non-retour ». « Madame la Haute représentante, la Syrie bascule dans la violence. N'hésitez pas à vous rendre à Damas. Nous avons besoin ici d'un geste politique fort et d'une présence européenne de haut niveau sur place. Il reste peut-être encore une chance, je vous demande d'essayer de la saisir », a-t-elle dit. L'aide à ces pays constitue aujourd'hui un test, « et je souhaite, bien entendu, que les différentes structures (dont la task force) et le service pour l'action extérieure remportent haut la main le défi qui lui est lancé. Il y va de notre crédibilité ».
Connaissez-vous, Madame Ashton, les images diffusées par Youtube, où on peut voir un Syrien filmer sa propre mort sous les balles d'un franc-tireur ? a demandé le président du groupe ADLE, le Belge Guy Verhofstadt. Ce dernier souhaite que les sanctions soient étendues aux 200 familles qui soutiennent le gouvernement: sans ce soutien, Assad ne serait plus là. Et, comme en Syrie il n'existe pas de « ligne de front », il prône la création d'une sorte de « zone démilitarisée ». La « colossale énergie » du printemps arabe, a enchaîné la Française Hélène Flautre (Verts/ALE), « décoiffe nos préjugés sur le prétendu atavisme du monde arabe ». Mme Flautre est un des nombreux parlementaires à rappeler que la Turquie peut être un allié précieux pour convaincre des pays comme la Russie, le Brésil et même la Chine, à signer une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. Elle a reconnu enfin que Catherine Ashton a eu bien avant le printemps arabe une intuition juste, en affirmant que « le crédit de l'Union se joue dans son voisinage ». Dans les années 50, le père fondateur d'Israël, David Ben Gourion, avait espéré que le changement de régime en Égypte aurait changé les rapports avec Israël, a rappelé le Néerlandais Bastiaan Belder (groupe EFD), qui craint maintenant une possible influence des Frères musulmans sur les Palestiniens. Au Yémen, des tribus qui n'avaient jamais échangé un mot commencent à se parler, a remarqué le non- inscrit autrichien Andreas Mölzer, mais les forces de la contre-révolution se réveillent et l'Union doit réagir, en retirant ses diplomates.
Dans le cadre du débat général, l'ancien commissaire au Développement, Louis Michel (ADLE), a fait une autre proposition: « Je sais les limites de la diplomatie », a-t-il dit, mais ne peut-on pas « demander aux pays membres de renvoyer les diplomates syriens » ? Et il affirme qu' « on ne peut pas ignorer le lien d'opportunité entre ce qui se passe dans le monde arabe et ce qui devrait se passer au Moyen-Orient ». Il faisait ainsi écho aux propos de l'ancien président du Parlement européen, l'Allemand Hans-Gert Pöttering (PPE), convaincu que les choses doivent changer dans les relations entre Israël et les Palestiniens, assurant la liberté des uns et des autres, car « la liberté n'est jamais une menace ». Ceux qui sont contre l'entrée des Palestiniens aux Nations unies doivent, affirme-t-il, accepter l'ouverture de négociations entre les deux parties. Comme le Slovène Ivo Vajgl (ADLE), il serait favorable à un grand débat approfondi au Parlement sur tout le processus de paix au Moyen-Orient. Alexander Graf Lambsdorff (ADLE) a rendu hommage à la clarté des propos de Catherine Ashton en ce qui concerne la prochaine réunion du Quartette, mais s'est dit inquiet des divergences dans les positions de certains pays membres, notamment le sien, l'Allemagne, et la France.
Le rôle de la Turquie a été souligné à plusieurs reprises au cours du débat: l'Italien David-Maria Sassoli (S&D) voudrait davantage de clarté sur les rapports de l'Union avec ce pays, et estime qu'« on aurait dû parier sur ce pays ». Le Chypriote Ioannis Kasoulides (PPE) a attiré l'attention sur les conditions de vie inacceptables dans lesquelles vivent des minorités dans un pays aussi riche que le Bahreïn. Pour débloquer la situation en Libye, il pense qu'il devrait être possible d'envoyer des forces qui interviendraient sur le terrain pendant 24 heures pour se retirer ensuite: dans ce cas, il ne s'agirait pas d'une « occupation ». L'intervention militaire n'est pas la solution, selon le socialiste autrichien Johannes Swoboda, qui souhaite un renforcement de la présence politique de l'Union dans la région et s'insurge énergiquement contre l'exportation de chars allemands en Arabie saoudite (un « régime sinistre »). Pour le Britannique Geoffrey Van Orden (CRE), il faudrait geler toutes les exportations d'armes européennes vers la région. Face au blocage en Libye, la Belge Annemie Neyts-Uyttebroeck (ADLE) est convaincue que « aussi déplaisant que cela paraisse, il faut être prêts à parler avec des leaders que nous méprisons profondément ». L'opinion publique est déstabilisée par le comportement parfois contradictoire de l'Union et des pays membres dans la région, remarque l'Italien Pier Antonio Panzeri (S&D), qui demande que l'UE se dote d'une structure opérationnelle euro-méditerranéenne efficace. Le socialiste belge Saïd El Khadraoui est pour le dialogue politique, mais ce dialogue doit permettre de passer aux actes, y compris le développement de stratégies susceptibles d' « apaiser » certains des interlocuteurs de l'Union. Il faut aussi aider ces pays économiquement, et tout de suite, affirment le travailliste britannique Richard Howitt et la Française Marielle De Sarnez (ADLE), car « il n'y a pas de démocratie sans développement ». Mme De Sarnez plaide en outre pour une « politique de migration qui soit européenne et pas la somme de politiques nationales égoïstes ».
La situation n'est pas la même dans tous les pays, ont rappelé plusieurs élus, notamment le Portugais Mario David (PPE), qui a pris note de la transition pacifique en Jordanie, en plaidant pour une accélération du processus de réforme, et l'Espagnol Francisco Millán Mon (PPE), encouragé par les bons résultats du référendum sur les réformes au Maroc. Selon l'Italien Niccolò Rinaldi (ADLE), il faut « aider ceux qui le méritent le plus » et différencier: « Le commerce avec la Tunisie et l'Égypte doit se faire avec des accords différents de ceux avec d'autres pays de la région ». M. Rinaldi est parmi ceux qui soutiennent l'idée d'un « Erasmus pour la région méditerranéenne ».
Catherine Ashton, qui a écouté un débat de près de trois heures, s'est dite frappée par la fréquente utilisation du mot « dignité »: « Je ne l'ai pas employé moi-même, mais c'est exactement le mot juste ». Elle est ouverte aux suggestions sur l'élargissement des sanctions contre la Syrie et sur l'idée d'une « zone sûre » (mais il faudrait une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU sur ce sujet). Même si les délégations de l'UE dans les pays arabes ont été réduites, Catherine Ashton souligne l'importance du contact quotidien avec la société civile. De même, elle rappelle l'utilité de contacts avec les diplomates arabes en Europe. Une chose sur laquelle il faut agir rapidement et fermement - elle est d'accord avec le Parlement - est la libération des enfants qui sont gardés en prison. Toutes ces initiatives seront prises en travaillant avec tous les partenaires, dont naturellement la Turquie.
La Haute représentante a ensuite précisé ce qui suit: Liban: des inquiétudes ont été exprimées sur le Hezbollah, mais le chef du gouvernement n'est pas membre. L'Union va maintenir la pression pour obtenir des progrès notamment dans le domaine de la justice. Iran: le développement de l'arme nucléaire reste préoccupant: l'Union a rappelé que « ce qui a été mis sur la table y reste » mais que l'Union est « ouverte à des idées pour trouver une solution ». Processus de paix au Moyen-Orient: nous passons plus de temps sur cette question que sur n'importe quelle autre. « Nous le voulons pour les deux (…) nous ne sommes pas pour l'un ou pour l'autre », s'est exclamée Catherine Ashton, en reconnaissant le drame de Gaza mais aussi celui des Israéliens frappés par des missiles palestiniens. Soudan du sud: « Nous allons représenter l'Union à la naissance d'un nouveau pays » et nous dirons clairement qu'ils doivent tout faire pour assurer la sécurité. (L.G./LoC/L.C.)