Une vision de l'avenir de l'UEM. Le discours du 2 juin du président de la Banque centrale européenne constitue une exception à la règle selon laquelle il ne faut jamais commenter en retard un discours ou une déclaration sur les problèmes de l'euro, parce que la durée de son actualité est extrêmement brève. La personne qui un jour voit tout en noir peut quelques jours après changer d'avis, constater des évolutions positives ou bien jongler avec l'interprétation des mots ; et il est parfois approprié de se rappeler la phrase de l'inimitable Paul Léautaud: « Il est vain de faire part de nos opinions puisque demain nous en aurons changé. » Le résultat est qu'en définitive c'est le commentateur retardataire qui donne l'impression de n'avoir rien compris.
Or, ces considérations ne s'appliquent pas à l'allocution de Jean-Claude Trichet le 2 juin à Aix-la-Chapelle. Son but dépassait de loin l'actualité: il indiquait sa vision de l'avenir de la construction européenne, l'occasion - la remise du Prix Charlemagne, qui a distingué tellement de personnalités qui ont fait l'histoire de l'Europe- étant adéquate. Notre bulletin n° 10392 a résumé amplement son texte, qui plaide pour le renforcement du cadre institutionnel européen, en passant par une révision du traité ; en particulier, sa suggestion de créer, le moment venu, un ministère européen des Finances, ayant la faculté d'opposer le cas échéant un veto à des décisions nationales de politique économique, a rebondi dans toute la presse.
Une réalité très positive, avec un « E » à renforcer. M. Trichet n'est pas un rêveur, il ne pense pas que de telles évolutions seront rapides, elles représentent « l'Europe que nous aurons, demain ou après-demain », lorsque l'UE « sera une confédération d'États souverains d'un type entièrement nouveau ». Ce n'est pas cette vision à long terme que j'entends évoquer aujourd'hui, mais l'opinion de M. Trichet sur la situation dans le domaine sur lequel il a eu et il a encore une responsabilité directe. Cette opinion, on peut la schématiser en trois points: a) l'Union économique et monétaire (UEM) « est une réalisation sans précédent dans l'histoire de nations souveraines, un but auquel des générations d'Européens ont aspiré » ; b) « l'UEM a apporté la croissance, l'UEM a favorisé les échanges commerciaux, l'UEM a été bénéfique à l'emploi, l'UEM a apporté la stabilité des prix (…), l'UEM est une monnaie forte et crédible, à laquelle nos concitoyens, les investisseurs et les épargnants accordent toute leur constance » ; c) l'Union monétaire à présent existe, c'est « le M de l'UEM ; maintenant c'est le E de l'UEM, l'Union économique, qu'il faut renforcer ».
Enfin, une image positive de la phase actuelle de la construction européenne, enfin l'accent mis sur les résultats obtenus plutôt que sur la dramatisation des difficultés ! Cette rubrique n'est donc pas tout à fait isolée lorsqu'elle affirme que la période actuelle sera considérée par les historiens de demain comme un moment de consolidation et de progrès de l'unification de l'Europe ! Les difficultés sont inévitables parce que les objectifs sont placés très haut, sans oublier que le Traité comporte plusieurs instruments qui permettent aux plus ambitieux de progresser entre eux. Ce qui m'a frappé dans le texte de M. Trichet, c'est la référence explicite aux lettres E et M, en reprenant en pratique la terminologie de Jacques Delors, qui depuis la naissance de l'euro dénonçait le fait que l'Union boitait parce qu'elle ne marchait que sur une jambe, la jambe monétaire, la jambe économique étant inexistante. Combien de fois cette rubrique avait repris cette formule !
Pour un « saut qualitatif » de la gouvernance européenne. Aujourd'hui, l'entrée dans le deuxième volet de l'UEM est politiquement acquise, même si nulle part la signification de cette évolution n'était ni soulignée ni expliquée pendant qu'elle se concrétisait. C'est colossal et M. Trichet l'a mis en relief en concluant: « L'expérience acquise au cours de ces douze années et demie montre que l'euro a pleinement tenu ses promesses. » Certes, des déséquilibres très sérieux sont apparus: les États membres « qui n'ont pas respecté la lettre et l'esprit des règles connaissent des difficultés qui, par voie de contagion, ont affecté d'autres pays de l'UEM », et la mise au point des instruments nécessaires pour faire face aux défaillances est très laborieuse et n'est pas encore terminée. C'est ici que M. Trichet a souligné l'exigence de renforcer le E de l'UEM et a invité toutes les institutions et organismes communautaires à « se montrer très ambitieux » en réclamant un « saut qualitatif dans la gouvernance ». Il préconise que les autorités de la zone euro disposent d'une influence directe sur la politique économique des pays qui dérapent « allant bien au-delà de la surveillance renforcée que l'on propose actuellement ».
On peut ne pas partager entièrement les idées de Jean-Claude Trichet: mais c'est ce qu'il a dit.
(F.R.)