Bruxelles, 30/05/2011 (Agence Europe) - Réduire de moitié le nombre de personnes dans le monde vivant dans l'extrême pauvreté à l'horizon 2015, c'est l'objectif n°1 et le plus connu des huit objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), à la réussite desquels l'Union européenne s'emploie. À quelques jours du Festival international du film documentaire sur les objectifs du Millénaire (Millenium International documentary film, MFF 2011) qui débutera le 8 juin à Bruxelles, Achim Steiner, secrétaire général adjoint des Nations unies et directeur exécutif du programme des Nations unies pour l'Environnement (PNUE), met le projecteur sur l'objectif n° 7 - celui du développement durable, tout aussi fondamental. Dans une interview accordée à AGENCE EUROPE, il en explique les enjeux. (A.N.)
AE: Enrayer la perte de biodiversité est l'un des impératifs pour atteindre l'objectif du développement durable. Or, le monde, comme l'UE, ont manqué leur objectif pour 2010. Quelle est votre évaluation de la situation ?
A.S. - Je pense que notre capacité à comprendre ce que sont les implications de la perte d'espèces, de la biodiversité, des services liés aux écosystèmes est bien trop lente. Par conséquent, nous détruisons la vie sur terre dans de nombreuses parties du monde, sans connaître la valeur de ce que nous détruisons. Notre problème, c'est que la biodiversité - c'est-à-dire ce que la nature nous donne chaque jour - est traitée comme si elle n'avait pas de valeur économique. Partant, dans notre planification économique, dans la manière dont nous planifions les paysages, dans la manière dont nous construisons les infrastructures, la biodiversité n'a pas de prix. Je pense que c'est l'une des raisons pour lesquelles l'économie du développement a été si lente à apprécier la valeur de la biodiversité.
Cela dit, j'ai également de vrais motifs d'être optimiste parce que si vous regardez dans le monde aujourd'hui, dans les entreprises, dans les communautés, mais aussi au niveau national, les gouvernements commencent à s'attaquer à cette question - beaucoup trop lentement et de manière inadéquate à mon sens, en termes d'approche stratégique de la conservation de la biodiversité et des écosystèmes - mais il y a de nombreux exemples qui illustrent comment inverser le cours des choses. Toutefois, si vous me demandez en 2011 où en est le monde dans son approche de la biodiversité, je ne peux que répondre: bien loin de là où nous devrions être.
AE: Pensez-vous que la prise de conscience et le sens de l'urgence soient au rendez-vous ?
A.S. Je pense que le sens de l'urgence va croissant. À voir la destruction des écosystèmes forestiers on réalise que ces écosystèmes ne sont pas simplement des arbres dressés là, mais que l'Amazonie, par exemple, est la plus grande pompe à eau de la planète, ou qu'en Afrique centrale, les forêts font partie intégrante de tout le cycle hydrologique et alimentent les économies. Il faut chiffrer la valeur des services liés aux écosystèmes forestiers.
Au Kenya, la valeur économique de l'écosystème de la forêt Mau, qui fournit 140 000 ha d'eau, a été chiffrée l'an dernier par le PNUE à 1,5 milliard de dollars en termes de services attribuables par an pour l'économie kenyane. C'est cela la capacité d'ouvrir les yeux, non seulement de la société, mais aussi des décideurs politiques, des planificateurs économiques sur ce qu'est la valeur de la biodiversité et sur ce que vous auriez à payer si elle n'était pas là. Le sens de l'urgence gagne du terrain mais dans de nombreuses parties du monde - et ce n'est pas un problème de pays en développement ou de pays développés - , nous ne sommes toujours pas capables de traduire cette connaissance dans les différentes approches politiques. C'est le processus lent et invisible de la destruction de la nature qui requiert l'attention et doit recevoir celle des jeunes et des populations du monde entier. Je pense que le plan d'action stratégique que le monde a adopté à Nagoya l'an dernier, dans le cadre de la Convention cadre sur la diversité biologique, illustre bien la manière dont les gouvernements ont commencé à réaliser qu'ils doivent changer de rythme dans leur manière de s'attaquer à ce problème.
AE: Comment évaluez-vous les chances de parvenir à un accord climatique mondial à Durban ?
A.S. Nous sommes tous extrêmement préoccupés car nous devons faire en sorte que l'économie mondiale s'attaque au changement climatique de manière juste équitable et que, pour l'heure, cet objectif n'est encore qu'un vœu pieu. À Cancún, nous avons établi les paramètres pour aller de l'avant, mais soyons francs. À moins que des pas significatifs ne soient faits entre maintenant et la fin de l'année à Durban, nous serons confrontés à un moment très grave: soit le monde saisira l'opportunité d'avoir une plate-forme pour mettre au point une approche globale et partagée, soit nous courons le risque de perdre la plate-forme dont nous disposons aujourd'hui pour maintenir ensemble les Nations. Si à Durban l'on fait preuve d'un cruel manque de vision et d'engagement, la communauté internationale devra faire œuvre d'introspection pour voir comment nous pourrions avancer autrement.
A.E. Pensez-vous que l'UE ait raison d'opter pour le pragmatisme en subordonnant le passage de son objectif de réduction de 20% à 30% à des efforts comparables des autres parties à l'horizon 2020?
A.S. La vision beaucoup plus pragmatique encore que l'Europe pourrait avoir, ce serait de considérer que nous sommes en marche vers un monde de « contrainte carbone » dans lequel l'efficacité énergétique, de nouveaux concepts de mobilité, de nouvelles technologies, de nouveaux systèmes énergétiques, des réseaux intelligents, les technologies des énergies renouvelables seront les moteurs de notre économie. L'approche la plus pragmatique, à cette heure, ce n'est pas, je pense, de s'asseoir et d'attendre que les autres bougent mais bien plutôt de tirer avantage de la capacité de l'Europe - déjà démontrée dans une communication de la Commission - de passer volontairement à un objectif de réduction de 30%. Plutôt que se demander ce que font les États-Unis et la Chine, l'Europe doit se dire: Nous avons les technologies, c'est à notre portée de stimuler notre propre développement économique en termes de nouveaux emplois, de nouvelles industries, de nouvelles options de diversification du mix énergétique, et nous pouvons le faire sans inconvénient majeur. C'est cela que j'appellerais le pragmatisme face à l'impasse internationale du moment. En rester à la partie basse de la fourchette, à l'objectif le moins ambitieux, ce n'est pas du pragmatisme. C'est peut-être une réticence à agir, et au bout du compte cela pourrait coûter plus cher à l'Europe que l'opportunité qui s'offre à elle maintenant. L'Europe est dès à présent capable de respecter son objectif de 20%, mais elle n'a même pas réalisé tous les objectifs qu'elle avait annoncé atteindre pour 2020. Si nous sommes dans une fourchette de 20%-30% et que les économies d'échelle et les avantages d'un passage à 30% sont vraiment tels qu'ils ont été décrits, la seule question qui se pose c'est comment aider les secteurs et les industries qui ont peut-être une difficulté particulière à avancer pus vite, en termes d'empreinte énergétique ou d'empreinte polluante. Si 27 Nations mettent en place des mesures pour aider ceux qui ont le plus gros fardeau à assumer, c'est ça, selon moi, le pragmatisme. Mais empêcher d'avancer toute l'économie européenne à cause de quelques secteurs et entreprises ou peut-être aussi de quelques pays qui ont une infrastructure énergétique très dépendante des combustibles fossiles, serait en réalité un mauvais service à rendre à l'Europe.
AE: L'UE a fait de l'efficacité des ressources une priorité de sa stratégie 2020. La feuille de route que prépare la Commission peut-elle, selon vous, tenir lieu de programme d'action pour l'environnement ?
A.S. L'efficacité des ressources est un moyen pour atteindre une fin et, en tant que telle, elle est particulièrement pertinente. La consommation des ressources naturelles telle qu'elle se produit sur la planète est telle qu'on en projette l'augmentation dans les 40 prochaines années au niveau mondial - un quasiment triplement. Ce n'est pas une option viable. La pression est donc forte d'agir pour l'efficacité des ressources. Nous devons effectuer le découplage entre la croissance économique et la quantité de ressources utilisées pour soutenir cette croissance. L'accent que met l'Europe sur l'efficacité des ressources est donc tout à fait opportun, mais je pense que ni l'UE ni la Commission européenne ni le PNUE ne prétendons que c'est le seul agenda. Ce à quoi nous travaillons c'est à un modèle de développement plus durable ou à « la transition vers l'économie verte », plus économe en ressources, plus sobre en carbone, moins polluante, plus efficace dans l'utilisation des ressources, pour nous permettre de préserver le capital naturel et l'infrastructure écologique de la planète, étant entendu que dans 40 ans nous serons entre 9 et 9,5 milliards d'habitants sur terre.