Le goût d'inventer des « échecs » de l'Europe. Dans son numéro de samedi dernier, un quotidien français illustre a consacré son éditorial à la « triste réalité » de l'Europe, en citant parmi les échecs de la semaine les désaccords entre les États membres relatifs: à la révision de l'espace Schengen ; aux tests de résistance des centrales nucléaires ; aux positions de l'UE à l'égard de Syrie et Libye. Or, il me paraît évident que ces trois échecs présumés sont en réalité les difficultés normales que rencontre la mise au point de trois décisions qui prouvent au contraire que l'UE existe, c'est-à-dire la volonté de: sauvegarder la suppression des frontières nationales ; soumettre à des tests uniformes (inexistants auparavant) les centrales nucléaires; soutenir les démocraties arabes naissantes. Il est normal que la concrétisation de ces intentions ambitieuses implique des discussions pour aplanir quelques divergences ; les définir comme des échecs a la saveur d'un parti pris.
L'espace Schengen n'est pas en danger. Prenons le cas de l'espace Schengen, succès spectaculaire de la construction européenne. L'annonce que le Danemark avait décidé de réintroduire les contrôles aux frontières avait été critiquée et contestée, réaction compréhensible au départ. Heureusement, notre bulletin n° 10377 a rendu compte en détail des explications du ministre danois compétent. Il en résulte que: aucun contrôle ne sera rétabli aux frontières ; dans la zone frontalière seront pratiqués des contrôles sporadiques, non pas des passeports ni des personnes, mais des marchandises transportées, en restant dans les limites prévues par les règles de Schengen. N'oublions pas que le Danemark faisait partie autrefois du groupe d'États membres les plus ouverts et confiants. L'attitude de l'opinion publique a évolué dans un sens plus restrictif à la suite de l'affaire des caricatures, lorsque des dessins parfaitement légitimes pour la mentalité et pour les lois danoises avaient provoqué des réactions violentes dans une partie du monde musulman, avec des répercussions dans l'opinion publique danoise, donc sur les résultats électoraux. Le peuple danois est devenu plus méfiant.
Des évolutions analogues avaient été constatées aux Pays-Bas, après l'assassinat d'un homme politique par un jeune musulman (qui avait déjà la citoyenneté néerlandaise), et plus récemment, pour des raisons différentes, en Finlande, où toutefois le gouvernement a accepté le soutien financier au Portugal, malgré le refus du nouveau parti nationaliste (qui n'est donc pas aussi déterminant qu'on le disait). Il ne faut pas gonfler le poids des forces politiques eurosceptiques. Il est vrai qu'en Hongrie elles ont dominé les dernières élections ; mais même à Budapest on commence peut-être à mieux comprendre la réalité européenne.
Importance des frontières externes. On commence enfin à mettre l'accent sur le lien incontournable entre la suppression des frontières dans l'espace Schengen et les contrôles aux frontières externes de l'UE. Il est évident que la suppression des contrôles intracommunautaires dépend de la surveillance efficace aux frontières externes ; l'UE commence enfin à s'en occuper sérieusement. Cette remarque ne se réfère pas aux réfugiés originaires d'Afrique noire qui risquent leur vie pour fuir la guerre, mais j'entends souligner le dégoût que mérite le comportement du colonel Kadhafi, qui jette exprès ces victimes au milieu de la mer dans l'espoir qu'ils fassent naufrage, son objectif étant de créer le maximum de difficultés à l'Europe ; il l'avait promis. Il est évident que ces mères avec leurs enfants n'ont pas choisi ces voyages du désespoir ; elles ne seraient pas en mesure de les organiser, ni de les payer. C'est la vengeance anti-européenne du sinistre colonel.
La Commission n'entend pas réduire la dotation de la PAC. Un malentendu à clarifier. Lorsque le commissaire européen au Budget, Janusz Lewandowski, a parlé de réduire les dépenses agricoles de l'UE, il ne préconisait pas du tout leur diminution en chiffres absolus. Ainsi qu'il est clairement expliqué dans notre bulletin n° 10376, ce qu'il vise est la réduction de « la part des dépenses agricoles » dans le budget. Cette part représentait 80% du budget dans les années '70, 60% dans les années '80 et 40% aujourd'hui. C'est ce pourcentage qui pourrait diminuer, grâce à l'augmentation des dotations d'autres politiques: recherche, réseaux énergétiques, immigration. En termes réels, les dépenses agricoles pourraient rester stables, a expliqué le commissaire, ainsi que celles de la politique de cohésion, c'est-à-dire les deux piliers de l'action européenne qui ne peuvent pas être remplacés, même en partie, par des financements nationaux. Je ne changerai donc pas un mot dans les considérations développées la semaine dernière par cette rubrique à propos du rôle de la PAC (politique agricole commune) pour l'Europe et pour le monde.
(F.R.)