Phrases à oublier. Les considérations de cette rubrique d'hier et d'avant-hier sur l'attitude de l'UE à l'égard des pays du Printemps arabe évitaient la rhétorique qui souvent (comme si les pays concernés avaient davantage besoin de compliments que d'analyses objectives) accompagne ces sujets. Nous avons constaté sans surprise que l'UE est l'objet des critiques habituelles - désaccords internes, impuissance décisionnelle et ainsi de suite - sans qu'il soit tenu compte des limites juridiques des compétences communautaires actuelles. Il est vrai que quelques personnalités italiennes ont prononcé deux ou trois phrases malheureuses et inconscientes qui pourraient justifier la remarque que cette rubrique réserve d'habitude à la participation à l'euro: la porte de sortie est ouverte ; qui rejette les disciplines communes peut sortir. Si l'on devait prendre au sérieux certaines affirmations, il faudrait élargir le concept: l'UE n'est pas une prison, chacun est libre d'en sortir Mais en Italie les réactions et les appels à la raison ont été immédiats jusqu'au niveau le plus élevé ; notre bulletin d'hier en a amplement rendu compte.
L'espace Schengen est intouchable. Évitons de donner à quelques phrases absurdes davantage d'importance qu'elles n'en méritent. L'important est que l'UE fasse trésor des lacunes actuelles pour réaliser un bond en avant, analogue à celui accompli à propos de l'euro et de la gouvernance économique. Pour commencer, les règles existantes doivent être appliquées et respectées, notamment à propos de la conquête particulièrement spectaculaire et symbolique de la construction européenne représentée par l'espace Schengen, à l'intérieur duquel les frontières nationales sont supprimées et les citoyens se déplacent sans même se rendre compte d'avoir franchi une frontière nationale. La plupart des États membres qui ne font pas partie de cet espace n'aspirent qu'à y entrer ; les pays tiers tout autour se battent pour y accéder sans visa. Comment admettre qu'une telle réalité soit compromise par les difficultés provoquées par l'immigration illégale de quelques milliers de jeunes Tunisiens ?
Les jeunes Tunisiens doivent rentrer chez eux. Avant le débat ministériel, la commissaire Cecilia Malmström s'était exprimée sur le problème des clandestins tunisiens, indépendamment de la question juridique de leurs déplacements dans l'espace Schengen: « Ils sont des migrants économiques, pas des réfugiés qui demandent à bénéficier du droit d'asile. Nous devons aider la Tunisie, petit pays fragile, à les accueillir à nouveau, et lui témoigner la solidarité que nous lui avons promise. » On le voit, pour la Commission européenne, le problème spécifique des jeunes Tunisiens ne doit pas compromettre le fonctionnement de l'espace Schengen, qui a des règles à respecter, à compléter ou améliorer si nécessaire. Le président Barroso vient de promettre au gouvernement tunisien démocratique un soutien financier particulier, étant entendu que ce gouvernement doit accepter le retour de ses ressortissants « qui se trouvent de manière irrégulière en Europe ».
Berbères, Kurdes, Arméniens, Coptes: droits à respecter. Un aspect significatif et positif du Printemps arabe mérite d'être souligné: la reconnaissance des minorités ethniques dans les pays qui se convertissent à la liberté et à la démocratie. Ces minorités sont nombreuses et très souvent leurs droits n'étaient pas reconnus, et dans certains cas ils ne le sont pas encore. Sans en faire la liste, il est connu que, dans plusieurs cas, leur existence sur place avait précédé la conquête arabe et l'existence même de la religion musulmane. Il n'est pas question, c'est évident, de mettre en discussion la légitimité des pouvoirs arabes: les conquêtes et les déplacements de populations font partie de l'histoire du monde, personne ne songe à contester aujourd'hui la présence de l'homme blanc dans les deux continents américains. Mais là où les populations du passé subsistent et gardent leur identité et leur civilisation, il est normal qu'elles bénéficient elles aussi de l'affirmation de la démocratie et de la liberté. Berbères, Kurdes, Arméniens, Coptes: leur identité et leurs droits sont dans certains cas déjà reconnus, ailleurs l'intention a été exprimée de le faire. Mohammed VI, roi du Maroc, a annoncé que la composante berbère de la population de son pays sera reconnue dans la Constitution. Dans d'autres pays, la fraternité dans la différence se concrétise déjà ; on a cité des cas où musulmans et chrétiens priaient ensemble pour célébrer la liberté. Il est vrai aussi qu'en même temps, quelques craintes subsistent et certains observateurs estiment que des mouvements fanatiques cachent pour le moment, plus ou moins bien, leurs intentions d'édifier en fait des États religieux en opposition au principe de l'État laïque.
Si ces tendances sont contrôlées et ne prévalent pas, les progrès seront réels et très significatifs vers la liberté et la démocratie, objectif fondamental du Printemps arabe. (F.R.)