Certains aspects du séminaire d'experts qui a discuté, lundi à Bruxelles, à portes fermées, les problématiques de l'euro, de la gouvernance économique et des investisseurs, ont permis à plusieurs personnalités européennes de s'exprimer en toute franchise, car les journalistes n'étaient pas admis (voir cette rubrique d'hier).
Mario Monti, franc et pointu. D'après les indications que j'ai pu recueillir auprès des participants, l'intervention de Mario Monti a été l'une des plus pointues. Il a rappelé qu'au départ, la plupart des États membres s'opposaient à tout ce qui était communautaire. Ils visaient un édifice purement intergouvernemental, ils s'opposaient au « semestre européen » permettant de discuter en commun les projets de budgets nationaux des États membres avant qu'ils soient adoptés et ils rejetaient la participation effective de la Commission et du Parlement européen à la gestion de la nouvelle construction. Ils n'incluaient pas la croissance économique parmi les critères à prendre en considération. Le plafond obligatoire du déficit budgétaire national (introduit dans la constitution allemande) ne tient pas compte de l'élément d'équilibre que peut représenter la modération de la dette privée. M. Monti a qualifié de pathétique le projet franco-allemand de gestion de la zone euro. Paradoxalement, ce sont des pays n'appartenant pas à la zone euro (Royaume-Uni, Suède, Danemark) qui introduisent des règles rigoureuses en matière de déficits budgétaires et de gestion économique. Des progrès ont été accomplis, notamment en vue de la sauvegarde des acquis sociaux, mais des améliorations sont encore nécessaires. Il ne faut pas polluer l'espace européen mais le rendre de plus en plus communautaire ; et il a renvoyé à son rapport à ce sujet, qui comporte une liste détaillée des initiatives à concrétiser. Un intervenant a observé que l'importance des investissements privés ne doit pas être exagérée: s'ils sont concentrés dans un secteur unique, comme l'immobilier en Espagne, et ce secteur entre en crise, l'effet est désastreux.
Contre les blocages. L'intervention de Didier Reynders a été un panégyrique en faveur du renforcement de la méthode européenne de décision. Les contingences nationales peuvent arrêter une décision européenne, un projet a été bloqué parce qu'il faut attendre les élections en Finlande. Dans l'Union économique, tout se tient: l'Eurogroupe est trop isolé, d'autres ministres devraient participer aux délibérations. Plusieurs intervenants ont toutefois estimé que l'hypothèse d'un Mister euro ne semble pas praticable, car les compétences différentes doivent être respectées: fiscalité, affaires sociales, et ainsi de suite.
Les raisons des investisseurs. Les investisseurs ont eu la possibilité de s'exprimer, et ils ont fait connaître sans réticences leurs raisons. Philippe Lagayette (Barclays Capital) conteste que les investisseurs soient surtout des spéculateurs ; ils doivent simplement placer et gérer les capitaux qui leur sont confiés. Il a rappelé qu'en 2004 la France et l'Allemagne avaient obtenu que certaines règles de l'euro ne soient pas respectées, en rendant ainsi impossible l'évaluation du risque: l'incertitude remplace alors la confiance et les investissements deviennent impossibles ou plus chers, par la faute des autorités politiques. On pourrait objecter que l'abus franco-allemand de 2004 ne serait plus possible aujourd'hui avec les nouvelles règles et disciplines, et que par conséquent la remarque de M. Lagayette n'est plus valable.
De son côté, Erik Nielsen (Goldman Sachs) ayant indiqué que tout opérateur sait qu'il peut perdre de l'argent, a souligné qu'on ne peut pas exclure que l'un ou l'autre État membre soit obligé de restructurer sa dette, par exemple la Grèce, ou qu'un premier ministre soit remplacé, par exemple au Portugal. L'investisseur est donc tenu à prendre ses précautions. On pourrait objecter à M. Nielsen que la «précaution» joue au moment même où l'investisseur obtient un niveau de taux d'intérêt qui correspond à la notion d'usure ; ce qui se justifie exclusivement s'il accepte le risque de la restructuration de son crédit ; s'il rejette ce risque et prétend le taux d'intérêt excessif ainsi que la créance garantie, Dante l'aurait mis dans son Enfer.
L'euro n'est pas une prison. Parmi les considérations finales, Philippe de Schoutheete a évoqué la perte de popularité de l'Europe: quel est l'avantage de se mettre d'accord sur tant de mesures si l'opinion publique est négative ? Comment progresser au milieu de tant de scepticisme ? Étienne Davignon a alors rappelé que, depuis que l'euro existe, l'Europe a créé 14 millions d'emplois, que les jeunes ne savent rien de ce que serait leur vie sans les réalisations communautaires, et que le problème de la pédagogie est essentiel.
J'estime de mon côté qu'il faudrait suivre une règle: rappeler toujours aux sceptiques que l'euro n'est pas une prison, que la porte de sortie est ouverte, que tout peuple a le droit et la faculté de rejeter les disciplines de la zone euro et de revenir à sa monnaie nationale. Tellement d'autres peuples et d'autres pays n'aspirent qu'à participer à la monnaie européenne ! (F.R.)