Bruxelles, 10/03/2011 (Agence Europe) - À la veille du Conseil européen extraordinaire de ce vendredi 11 mars qui sera principalement consacré à la Libye, la France a lancé un pavé dans la mare jeudi 10 mars en devenant le premier pays à reconnaître l'opposition libyenne, le Conseil national de transition (CNT), comme seul « représentant légitime » du peuple libyen. La décision française, annoncée par les envoyés du CNT que le président Nicolas Sarkozy a longuement rencontrés à Paris mais officiellement confirmée par l'Élysée, a surpris les partenaires de l'UE qui prônent une approche beaucoup plus prudente et attentiste. Lors du Conseil Affaires étrangères informel qui était réuni jeudi midi à Bruxelles autour de Catherine Ashton pour préparer le sommet de ce vendredi, la France a été quasiment isolée sur la reconnaissance du CNT, a ainsi noté le ministre finlandais des Affaires étrangères, Alexander Stubb. « S'engager dans un dialogue avec l'opposition, oui. Nous sommes d'ailleurs en contact avec tous les partis dans l'opposition. Mais de là à reconnaître le CNT comme le seul représentant légitime, c'est aller un peu vite en besogne », ont commenté des sources proches de Catherine Ashton à l'issue de la réunion. Pour le Haut représentant de l'UE, c'est la Ligue arabe qui doit, en premier lieu, prendre position sur la légitimité de l'opposition libyenne, et non pas l'UE. « Dans un pays où existent beaucoup de tribus, nous devons être prudents et ne pas nous précipiter dans la reconnaissance d'un groupe. Nous devons suivre une double approche: dialoguer avec l'opposition et les gens du CNT mais aussi garder le contact avec les éléments les plus modérés dans l'entourage de Kadhafi qui peuvent avoir une influence sur le colonel pour lui faire comprendre qu'il doit immédiatement arrêter de massacrer sa population et partir », affirment ces sources. Le Royaume-Uni et l'Allemagne font également partie des pays prudents sur la question de la reconnaissance. « Nous reconnaissons des États, pas des gouvernements », a laconiquement commenté le ministre britannique William Hague après la réunion. En Italie, Silvio Berlusconi a jugé « préférable d'attendre la position de l'ensemble de l'UE » avant de reconnaître le CNT comme étant la seule autorité légitime en Libye, mais Rome est toutefois favorable à une déclaration de l'UE « soutenant les aspirations politiques » du CNT.
Frappes aériennes ciblées ? Outre sa demande d'une reconnaissance du CNT par l'UE, M. Sarkozy entend aussi présenter au Conseil européen de ce vendredi un « plan global » sur la crise libyenne qui contiendrait aussi un embargo européen sur le pétrole libyen et des « frappes aériennes ciblées » en Libye, ainsi que le brouillage des systèmes de transmission du commandement du colonel Kadhafi. Parmi les cibles envisagées pour les frappes aériennes figurent l'aéroport militaire de Syrte, à 500 km à l'est de Tripoli, celui de Sebha, au sud du pays près de la frontière tchadienne, et Bab al-Azizia, le centre névralgique du régime à Tripoli, selon des sources citées par l'AFP.
Zone d'exclusion aérienne. La question d'une éventuelle « no-fly-zone » au-dessus de la Libye a également été discutée par les ministres des Affaires étrangères jeudi (elle l'a aussi été plus tard dans la journée à l'OTAN où étaient réunis les ministres de la Défense de l'Alliance atlantique). La France et le Royaume-Uni sont toujours très favorables mais la plupart des autres délégations restent prudentes et réticentes, ne souhaitant pas s'aventurer trop vite dans une opération militaire hasardeuse sans mandat approprié de l'ONU et sans soutien de la Ligue arabe et de l'Union africaine. Guido Westerwelle, le ministre allemand, a été très clair: « Nous ne voulons pas être entraînés dans une guerre en Afrique du Nord ». Une no-fly zone est facile à déclarer mais très difficile à mettre en œuvre, dit le ministre qui exclut par ailleurs une telle opération si elle n'était pas basée sur un « mandat clair » du Conseil de sécurité de l'ONU et si elle n'est pas politiquement soutenue par les pays de la Ligue arabe et l'Union africaine qui doivent par ailleurs, dit-il, participer à sa mise en œuvre. Berlin attend surtout que les sanctions politiques en place (gel des avoirs, interdiction de visas), y compris les nouvelles mesures décidées jeudi (voir plus loin) puissent développer leur impact. Le Finnois Alexander Stubb estime qu'une intervention militaire « n'est pas à l'ordre du jour tout de suite », mais cette option doit rester possible en cas de « massacre excessif » ou au cas où Kadhafi aurait recours à des « armes chimiques » pour combattre l'opposition. L'imposition d'une no-fly-zone pourrait être considérée comme une ingérence de l'Occident dans les affaires arabes et nécessiterait donc une étroite coopération avec l'Union africaine et la Ligue arabe, en plus d'un mandat de l'ONU. Le ministre luxembourgeois Jean Asselborn estime que l'unanimité requise au Conseil de sécurité pour octroyer un tel mandat pourrait être possible si la Ligue arabe, qui se réunit ce samedi, en faisait la demande.
Nouvelles sanctions contre la Libye adoptées. Entre-temps, les États membres ont formellement adopté jeudi 10 mars, par procédure écrite, les nouvelles sanctions sur lesquelles les experts s'étaient déjà mis d'accord le 8 mars (EUROPE n° 10331). Le gel des comptes bancaires et des avoirs économiques, déjà en place contre Kadhafi, sa famille et son entourage, est étendu à cinq grandes entités financières libyennes, dont la Libyan Investment Authority (LIA) et la banque centrale. Ces mesures seront publiées au Journal officiel de l'UE ce vendredi 11 mars et entreront en vigueur avec effet immédiat. En outre, une personne supplémentaire a été ajoutée à la liste des 26 individus frappés par les sanctions déjà en vigueur. (H.B.)