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Bulletin Quotidien Europe N° 10274
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Crise financière: Jacques Delors invite à l'équilibre et à une certaine sagesse, en dénonçant les responsabilités de chacun

Le défaut de construction. Une fois de plus, je suis à l'écoute de Jaques Delors. D'abord son interview (« Le Monde » du 8 décembre), ensuite en tête à tête à Bruxelles. C'est la voix de l'équilibre, loin des anathèmes contre l'un ou l'autre protagoniste de l'imbroglio financier, et en même temps la voix ferme qui n'hésite pas à dénoncer les responsabilités et les lacunes de chacun. Quelle différence par rapport à ces forces politiques qui n'ont d'autre souci que d'attribuer aux adversaires toute la responsabilité de ce qui arrive, comme si elles n'avaient pas eu à tour de rôle la responsabilité des décisions, dans l'une ou l'autre période, dans l'un ou l'autre État membre. Et quelle différence aussi par rapport à ces économistes qui expliquent si bien, après coup, les événements et indiquent si clairement ce qu'il faudrait faire.

L'origine de la crise était déjà inscrite dans le défaut de construction que Jacques Delors avait en vain dénoncé tout seul dès le départ, c'est-à-dire le déséquilibre entre le volet monétaire de l'UEM (Union économique et monétaire), bien structuré, et le volet économique, inexistant. Malgré cette lacune, «grâce aux politiques européennes de cohésion économique et sociale », les États membres les plus faibles « ont pu réduire l'écart: par exemple, le revenu portugais équivalait à 52% du revenu moyen européen en 1986 ; aujourd'hui, il en représente environ 80% ». Il rappelle s'être battu pour que l'Irlande rentre dans la zone euro, mais il ajoute qu'il « juge saumâtre que ce pays ait répondu d'une manière singulière à cet effort de solidarité, en pratiquant un dumping fiscal ». Référence au taux anormalement bas de l'impôt irlandais sur les sociétés, que Jacques Delors avait été presque seul à dénoncer en son temps ; cette rubrique reviendra sur ce point.

Responsabilités partagées. M. Delors rejette toutefois la thèse selon laquelle les pays qui n'ont pas respecté le Pacte de Stabilité seraient seuls responsables des dérapages: « À quoi a servi le Conseil de l'euro ? Pourquoi la Banque centrale européenne - braquée sur la stabilisation des prix- n'a pas sonné l'alarme ? » La seule alarme sérieuse qu'il se rappelle visait la France et l'Allemagne qui, en 2004, avaient estimé ne pas pouvoir contenir leur déficit budgétaire sous les 3% du PIB. Bien d'autres infractions plus graves ont été ensuite passées sous silence et il dénonce «les délais mis à réagir à la crise et la cacophonie verbale des gouvernements, qui nourrit la spéculation». La zone euro aurait dû se doter « d'un fonds conjoncturel et d'euro-obligations » mais les réticences «notamment allemandes, mais pas seulement » l'avaient empêché à l'époque. L'hypothèse des euro-obligations, que Jacques Delors avait depuis longtemps préconisées, est aujourd'hui au centre des réflexions et le Conseil européen en discutera la semaine prochaine.

Jacques Delors n'accepte pas que l'on attribue à l'Allemagne toute la responsabilité de ce qui n'a pas été fait et sa formule est piquante: « Je juge absurde la réflexion de certains qui souhaitent que l'Allemagne fasse autant de bêtises que certains de ses voisins pour que l'Europe avance ».

Sanctions indispensables. L'Allemagne doit quand même reconnaître que sa vertu et sa puissance lui imposent aussi des devoirs. Mais rien ne serait possible si les disciplines permettant le fonctionnement correct de la zone euro ne sont pas respectées. Ce n'est pas le laxisme qui résoudra les problèmes. Un minimum d'harmonisation fiscale et sociale est nécessaire, mais le renforcement du Pacte de stabilité est tout aussi indispensable, impliquant « un mécanisme de sanctions pour les contrevenants ». Les discussions à ce sujet sont amplement en cours, on le sait. M. Delors ne prend pas en considération l'hypothèse de sanctions «politiques» (suspension du droit de vote), mais il estime que « le plus logique serait de se servir des fonds d'aide structurelle, d'en priver, en partie et provisoirement, les pays qui ne pratiqueront pas une politique saine ».

On le voit, Jacques Delors n'hésite pas à considérer comme nécessaire le type de sanctions que d'autres hésitent à envisager, car il estime que la volonté de participer à la zone euro implique nécessairement des disciplines allant au-delà de ce qui est exigé des États membres qui ne participent pas à cette zone. Les pays de l'euro sont responsables de son fonctionnement et de son existence ; le laisser-aller est impensable. Qui ne veut pas ou ne peut pas respecter les disciplines définies en commun ne peut pas participer. M. Delors préconise une distinction très nette entre l'UE comme ensemble et la zone euro. La solidarité européenne existe, les pays les moins favorisés bénéficient d'aides et de soutiens significatifs, qu'ils fassent partie ou pas de la zone euro. Cette rubrique reviendra demain sur cet aspect, ainsi que sur d'autres éléments politiques de la monnaie commune et de ce qu'elle implique pour les pays participants.

(F.R.)

 

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