Double démarche parallèle. Officiellement, rien n'a changé. Toutes les déclarations et prises de position sur l'avenir de l'économie mondiale, qu'elles proviennent de Bruxelles ou d'ailleurs, n'oublient jamais d'insérer, parmi les objectifs et les bonnes intentions, la poursuite de la libération des échanges commerciaux. Leur expansion est considérée à juste titre, depuis toujours, comme un élément positif et essentiel du progrès de l'humanité: grâce au commerce, les peuples élargissent leurs connaissances, les civilisations entrent en contact, les découvertes des uns sont utilisables par les autres. Toutefois, depuis quelque temps les précautions augmentent: ouverture aux échanges, bien sûr, mais en respectant des conditions et des règles. C'est une évolution profonde. On peut parler aujourd'hui d'une double démarche parallèle: éliminer le protectionnisme sous toutes ses formes, y compris celles qui n'ont pas encore été efficacement combattues, mais en même temps subordonner l'ouverture des frontières au respect de certaines conditions incontournables.
Les producteurs et fabricants européens, aussi bien dans le secteur industriel que dans le secteur agricole, ont été peut-être les premiers à faire valoir l'exigence d'une certaine conditionnalité. Ils ont été suivis par bien d'autres pays et continents ; la nécessité de renforcer les règles et de considérer comme indispensable leur respect est largement répandue, même la Chine et d'autres pays émergents la font valoir, même si les pays pauvres contestent en principe l'application à leur égard du critère de la réciprocité. Il est donc plus aisé, à présent, de rendre compte des remarques de source européenne. La Chine, qui doit désormais faire face à la concurrence d'autres pays asiatiques dont les coûts de production sont encore plus bas que les siens, le Brésil qui a notamment introduit des limitations à l'entrée de capitaux étrangers, pour ne pas parler de l'Inde, appliquent des mesures plus ou moins ouvertement restrictives. La définition de protectionnisme est rejetée, personne n'accepte d'être considéré comme coupable d'un tel opprobre ; les critères invoqués sont la concurrence équitable et le respect de normes environnementales et partiellement sociales.
La libre concurrence n'est pas le critère unique. En clair, la question posée est de savoir si la concurrence doit être considérée comme le critère unique du commerce mondial. Un commentateur célèbre a demandé jusqu'à quel point il est juste et équitable que l'économie d'un pays ou d'un continent puisse être détruite par « la concurrence déloyale qui se nourrit de contrefaçons et d'illégalité ». Ce ne sont évidemment pas les termes qu'a utilisés la Commission européenne dans sa communication du 9 novembre sur la nouvelle stratégie commerciale de l'UE, mais elle n'a jamais hésité à dénoncer ouvertement, dans différents documents analytiques, les abus et irrégularités de la part notamment de la Chine ; cette rubrique s'en est fait amplement l'écho à plusieurs reprises. La Commission insiste sur le principe de la réciprocité de la part des partenaires commerciaux de l'Europe, réciprocité qui est parfois loin d'être respectée dans la pratique. Elle insiste en particulier sur quelques aspects, comme la réciprocité dans l'accès aux marchés publics, en annonçant qu'elle proposera l'année prochaine un instrument européen permettant de réaliser la symétrie d'accès en ce domaine avec les pays développés et les grands pays émergents. Tout en demandant que le Doha Round se termine l'année prochaine, elle entend poursuivre ou achever les nombreuses négociations en cours pour des accords bilatéraux de libre-échange avec quelques colosses mondiaux, avec leurs conditions de réciprocité.
Pour une Europe « moins timide ». Le premier objectif cité (Doha Round) est douteux, quelques projets bilatéraux soulèvent des perplexités (libre-échange avec le Mercosur, Brésil y compris ?). Mais l'essentiel de la politique annoncée réside dans l'exigence de la réciprocité. Le franc-parler de l'actuel commissaire européen au commerce, Karel De Gucht, est bien connu ; il dépasse parfois le langage traditionnel de la diplomatie, et c'est tant mieux. Il n'a pas hésité à dénoncer, dans des interviews, certains abus comme la construction en Pologne d'une autoroute par une entreprise chinoise avec des travailleurs payés la moitié et du matériel à prix de dumping. Il a ainsi défini son attitude: « Je suis favorable à la liberté des échanges, c'est évident ; mais je ne suis pas un ingénu. Je souhaite une Europe moins timide. Si par exemple les Chinois entravaient artificiellement les ventes de terres rares aux entreprises européennes, ce serait intolérable.»
Quelle est l'attitude des entreprises européennes (celles du commerce mises à part) ? Elles dénoncent les abus de certains pays tiers exportateurs et font valoir l'exigence que les règles européennes applicables à leurs produits soient valables aussi pour les produits importés, afin que la qualité soit garantie et la concurrence soit loyale. Cette rubrique y reviendra.
(F.R.)