Aller à contre-courant. La série de prises de position découragées, pessimistes, voire défaitistes, à propos de la situation européenne se prolonge. Je comprends l'insatisfaction et les préoccupations, mais je n'hésite pas à aller à contre-courant pour affirmer que les transformations en cours ne signifient pas l'échec de la construction européenne ni son éclatement, mais le contraire. Pour la première fois depuis de longues années, l'Union européenne s'efforce d'accoucher d'un certain nombre de réalisations qui figuraient depuis toujours parmi les objectifs mais d'une manière vague et théorique ; on est à présent dans la phase opérationnelle. J'en rappelle trois aspects: a) la gouvernance économique de l'UE ou du moins de la zone euro ; b) l'harmonisation progressive des politiques étrangères nationales, en commençant par la création des instruments qui permettront de discuter en commun les sujets d'actualité ; c) sur le plan institutionnel, le renforcement du Parlement européen et la participation permanente et active des chefs de gouvernement (le chef de l'État dans le cas de la France) au renforcement et à la gestion de l'activité communautaire.
Mais la liste des évolutions positives comporte bien d'autres éléments, par exemple la coopération entre le Parlement européen et les parlements nationaux, indispensable en raison de l'imbrication croissante entre les domaines relevant de la compétence communautaire et les domaines de nature intergouvernementale comme le secteur militaire ou l'approbation des budgets nationaux. Le PE semble avoir dépassé le stade où il s'efforçait d'affirmer ses prérogatives, aujourd'hui reconnues, et les parlements nationaux (du moins, une bonne partie d'entre eux) semblent avoir compris combien de décisions et orientations doivent désormais être discutées au niveau communautaire. Je cite aussi, pour mémoire (car elle a été souvent évoquée dans cette rubrique), la proposition de Jacques Delors de créer une Communauté européenne de l'énergie en commençant par une « coopération renforcée » entre les États membres qui souhaitent y participer.
Concrétiser cet ensemble d'innovations, c'est un exercice compliqué qui rencontre nécessairement des obstacles, des ralentissements, des découragements momentanés, mais la direction est claire.
Le moment d'avancer. L'opinion selon laquelle l'évolution est globalement positive n'aurait pas beaucoup d'importance si elle était simplement l'impression d'un journaliste. Mais voici que Helmut Schmidt et Valéry Giscard d'Estaing souscrivent un texte commun, comme à l'époque où ils préparaient la monnaie unique. Ils constatent les efforts de certaines couches de pouvoir, aussi bien dans l'UE que dans quelques pays tiers puissants, pour faire éclater l'euro, et ils réagissent: « La crise actuelle ne peut aucunement être imputée à l'excès de l'intégration européenne, mais à son insuffisance (…). Cette crise va donner aux dirigeants de la zone euro l'occasion de mettre en place la politique économique indispensable à la réussite durable de la monnaie européenne. » Et ils approuvent sans réserves la stratégie convenue le 7 mai par le Sommet des pays de la zone euro, impliquant le renforcement du Pacte de stabilité, les sanctions pour qui ne le respecterait pas et la présentation aux instances communautaires des projets de budgets nationaux avant leur approbation par les parlements nationaux. Ils approuvent par ailleurs le contenu des mesures financières mises en œuvre par l'Allemagne le 19 mai (interdiction de certaines opérations spéculatives) tout en regrettant leur caractère unilatéral alors que « leur efficacité aurait été plus grande si elles avaient été adoptées en commun ».
Rendre officiel le Sommet de la zone euro ? Helmut Schmidt et Valéry Giscard d'Estaing se sont exprimés en même temps en faveur de la création formelle d'un «Conseil européen de la zone euro» qui devrait « évidemment rester distinct du Conseil européen à 27, pour éviter les manœuvres dilatoires et la confusion des genres ».
Ce dernier point est très délicat. Il invite explicitement à donner un caractère formel au Sommet de la zone euro, qui s'est déjà réuni deux fois (le 25 mars et le 7 mai) et a défini des mesures et des orientations d'une portée extraordinaire pour la gouvernance économique et financière de la zone. Herman Van Rompuy n'avait pas hésité à convoquer lui-même, pour ces deux réunions, les « chefs d'État et de gouvernement de la zone euro » (formule que notre bulletin a simplifiée en « Sommets de la zone euro »). Le président du Conseil européen avait-il la faculté de convoquer des réunions auxquelles certains membres du Conseil européen ne participent pas ? Il l'a fait ; et aucun gouvernement n'a soulevé des problèmes, du moins officiellement, si bien que l'on peut désormais considérer que cet instrument existe. Selon certaines indications, Nicolas Sarkozy serait favorable à en faire une institution officielle, dotée d'un secrétariat, constituant en pratique le gouvernement économique de la zone euro. Mme Merkel aurait des réserves. Quoi qu'il en soit, la réalité est là.
(F.R.)