Cette rubrique évite pour le moment de faire état de prises de position de membres de la Commission « Barroso 2 », en attendant que le Parlement européen lui ait donné son aval. Jusqu'au vote d'investiture (26 janvier, après les auditions individuelles), les commissaires ne seront pas en fonction. Ils évitent d'ailleurs, respectueux des compétences parlementaires, de parler de leurs intentions dans les fonctions qui seront les leurs. Avec toutefois une exception: Michel Barnier s'est exprimé sur la manière dont il interprète sa tâche future et sur quelques orientations fondamentales (interview au quotidien « Le Monde » du 16 décembre).
Exception justifiée. Je crois que cette exception est justifiée et que M. Barnier a eu raison, car sa désignation au portefeuille « marché intérieur et services » avait fait l'objet de commentaires et polémiques déplacés qui, en pratique, mettaient en doute son impartialité et son autonomie. Nicolas Sarkozy avait parlé de sa désignation comme d'un succès des positions françaises à propos de la réglementation des services financiers ; l'Association des banquiers britanniques et une large partie de la presse anglaise avaient exprimé la crainte que la City de Londres soit soumise à des disciplines vexatoires ; Daniel Cohn-Bendit avait ironisé sur M. Barnier placé sous le contrôle de son directeur général (de nationalité britannique). On le voit, pas mal de déclarations inopportunes ou de bêtises, avant encore que M. Barnier ait assumé ses fonctions.
L'intéressé a sagement évité des réponses directes, en rappelant quelques principes: un commissaire européen ne représente pas les intérêts de son pays ; une régulation intelligente du secteur financier européen est impensable sans que les Anglais y soient associés ; la City a intérêt à ce que l'Europe soit forte, et la force de l'Europe dépend aussi de la santé économique de la City. Sur l'aspect spécifique de la supervision des activités financières, M. Barnier a souligné le rôle du Parlement européen (évoqué dans cette rubrique d'hier): « Dans ce domaine, le Parlement va apporter sa valeur ajoutée. C'est un dialogue difficile, exigeant mais incontournable entre, d'une part, la Commission qui propose avec ambition et, d'autre part, le Conseil et le Parlement qui doivent jouer leur rôle de décideurs ». Mais la supervision ne représente qu'un aspect du marché financier unifié: c'est l'ensemble des orientations du G20 qu'il faut concrétiser. Pour M. Barnier, l'objectif est de « construire un capitalisme d'entrepreneurs, pas de spéculateurs ». Et il a cité, en matière de gouvernance des entreprises du secteur financier, les sujets suivants: sanctions, gestion des crises, fonds alternatifs, exigences en fonds propres pour les banques, produits financiers dérivés.
Malaise généralisé. Quant au marché unique dans son ensemble, M. Barnier n'a pas nié qu'un malaise existe dans les opinions publiques: les gens craignent la suppression des protections nationales, la crise exacerbe le repli et suscite une tendance au nationalisme économique. Il ne faut pas rester sur la défensive ; le marché intérieur doit être relancé « mais pas aux dépens du social », en réglant des questions concrètes telles que « la carte bancaire européenne, le brevet européen, l'encadrement du commerce électronique », et en progressant en matière de propriété intellectuelle, droits d'auteur, protection des marques.
Pouvoir de persuasion. Vaste programme, on le voit ; et il sera intéressant de le comparer aux conclusions auxquelles aboutira Mario Monti, chargé par le président Barroso d'établir un rapport global sur le marché intérieur. Michel Barnier a ainsi défini la tâche de l'ancien commissaire: « Un diagnostic sur la fatigue du marché intérieur et sur la façon de le relancer ». Mario Monti s'était expliqué personnellement en début de semaine devant les parlementaires et son analyse coïncidait: le marché unique « est victime d'une certaine lassitude et souffre d'un manque d'attrait pour les citoyens ». Il avait confirmé l'intention de suggérer quelques innovations (« pourquoi pas se demander si nous ne devrions pas aller plus loin ? »), tout en soulignant que sa « petite mission » ne lui attribue aucun pouvoir sinon de persuasion. Les parlementaires qui avaient pris ensuite la parole avaient partagé l'impression que le marché unique est mal compris, en reprenant le terme fatigue (M. Schwab) ou en affirmant carrément (Mme Vergnaud) qu'il est perçu par les citoyens « de manière très négative ». M. Harbour avait souligné l'apport du marché unifié en matière de croissance et d'emplois mais en reconnaissant qu'il n'avait pas conquis les citoyens (voir notre bulletin n° 10041).
Oublis et incompréhension Les gens paraissent avoir oublié la signification et les avantages du grand marché sans frontières. Il fait désormais tellement partie de notre vie quotidienne qu'on a oublié qu'il représente la base de tout. Les pays environnants n'aspirent qu'à y être admis. Il doit être révisé, achevé et surtout expliqué aux citoyens. M. Barnier et M. Monti, bon travail ! (F.R.)