L'argent n'est pas tout. L'un des débats internationaux où l'Europe joue un rôle essentiel, concerne la lutte contre la faim dans le monde. Le Sommet mondial de l'alimentation récemment organisé à Rome par l'organisme compétent des Nations unies (FAO) a été généralement présenté comme un échec. En quoi a-t-il échoué ? À propos du niveau des engagements financiers destinés à relancer l'agriculture dans les pays pauvres. Un vrai chœur de lamentations: plusieurs forces politiques, la FAO elle-même, les pays destinataires des financements, les organisations non gouvernementales (ONG): tous d'accord pour dénoncer l'insuffisance de l'argent récolté. Or, c'est évident que les financements sont indispensables ; et il y en aura, même si c'est dans une mesure peut-être inférieure aux demandes. Mais l'argent n'est pas tout. On connaît trop d'exemples de détournements et de gaspillages pour ne pas se méfier lorsque l'attention se concentre sur ce seul point alors que d'autres aspects sont tout aussi décisifs: la fin des conflits armés ; la relance des cultures vivrières dans les pays pauvres à la place des monocultures pour l'exportation (qui déterminent l'exigence d'importer en masse les denrées alimentaires nécessaires pour nourrir les populations locales) ; la protection du milieu naturel ; l'efficacité de la production. Les comportements sont plus significatifs que quelques milliards supplémentaires qui, l'expérience le prouve, seraient en partie gaspillés ou détournés.
La dénonciation d'un spécialiste. L'affirmation qui précède n'est pas l'opinion personnelle d'un journaliste. Je laisse de côté les prises de position du monde politique, qui répondent parfois à des objectifs polémiques, et celles des organisations agricoles, qui peuvent être soupçonnées de défendre des intérêts spécifiques. Écoutons Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l'alimentation. Il a signé avec Jacques Diouf, directeur général de la FAO, un texte modéré ; mais dans d'autres déclarations moins formelles, il a été plus explicite. Il a souligné d'abord que « les engagements chiffrés ne sont pas nécessairement le gage du succès. Plus que l'importance d'un montant, c'est la manière dont on va orienter les politiques qui compte ». Il a rappelé que « durant les années 70, une bonne partie des pays d'Afrique subsaharienne était autosuffisante en matière alimentaire. Ces pays se sont ensuite tournés vers les cultures d'exportation (…) et ils ont dû acheter à l'étranger les aliments nécessaires pour leur population (…) Parmi les pays en développement, beaucoup sont encore tentés d'investir d'abord dans les cultures d'exportation », dans le but d'obtenir des devises. C'est ça, le mécanisme pervers que cette rubrique dénonce depuis des années car il avantage les multinationales qui organisent la monoculture pour l'exportation, les autorités locales corrompues, le grand commerce, les agriculteurs des pays riches qui fournissent ensuite les produits alimentaires qui ne sont plus cultivés sur place. Les pays pauvres subissent à la fois la disparition de l'agriculture traditionnelle, la dépendance alimentaire permanente et l'expansion monstrueuse des bidonvilles autour des grandes villes. C'est la politique défendue en son temps par les puissances coloniales et soutenue même par quelques grandes ONG, avec leurs campagnes en faveur de la libération totale des marchés agricoles mondiaux.
Trois aspects à discuter. Des changements sont nécessaires qui ne plairont ni à certaines multinationales, ni au grand commerce (à mon avis, une partie des échanges mondiaux de denrées agricoles devrait disparaître ou être sensiblement réduite), ni aux responsables politiques corrompus, mais il faut avoir le courage de les concrétiser, ainsi que certains pays en développement sont en train de le faire (ou du moins ils essayent). D'autres aspects essentiels, on ne les évoque pas, ou on le fait avec mille précautions. En voici trois:
- la démographie. Le silence à ce sujet semble répondre à des exigences politiques ou religieuses. Le Pape Benoît XVI a affirmé qu'il n'existe aucun lien entre la faim et la croissance de la population mondiale, alors que les experts soulignent l'impossibilité d'assurer l'alimentation de 2,5 milliards de personnes supplémentaires, annoncées dans les prochaines 40 années surtout dans les pays les plus pauvres. Les opinions divergent, mais il doit être possible d'en discuter et la FAO ne doit pas ignorer cet aspect ;
- les conflits et les dépenses militaires. Les guerres souvent très cruelles qui se poursuivent sont la cause prioritaire de la plupart des drames de la famine, ou elles les aggravent de façon radicale. Certains pays consacrent à l'achat d'armes l'essentiel de leur budget. La FAO n'évoque jamais cet aspect ;
- l'achat des terres agricoles des pays pauvres, sur grande échelle, par quelques colosses mondiaux qui disposent de réserves monétaires presque illimitées, comme la Chine. Les denrées ainsi récoltées ne sont pas mises sur le marché ni consommées sur place, mais appartiennent au pays qui est devenu propriétaire des terres. La FAO envisage l'établissement d'un code de conduite. Des règles sont indispensables.
(F.R.)