Rappel opportun du G8. La décision du G8, actuellement réuni en Italie, d'inclure dans son programme une déclaration ou une prise de position sur la sécurité alimentaire mondiale (voir notre bulletin d'hier) est particulièrement opportune. Ce problème est en effet étroitement lié aux questions du climat et de la crise financière, qui sont au centre des travaux de ces délibérations au niveau le plus élevé. L'initiative annoncée s'insère dans la conception plus sereine et objective du rôle de l'agriculture dans un monde en expansion démographique accélérée, y compris en Europe. Il est aujourd'hui admis que le monde a besoin de la production agricole européenne et que le libre commerce illimité des produits alimentaires détruit l'agriculture de subsistance dans les pays pauvres. Cette rubrique a fait état, à plusieurs reprises, des évolutions dans la direction correcte. Deux événements, d'ailleurs liés, nous offrent l'opportunité d'y revenir, du point de vue mondial et du point de vue européen.
Les phrases significatives des experts. Le nouveau numéro de la revue « Politique étrangère » de l'IFRI (Institut français des relations internationales) a consacré une section au thème Forces et faiblesses des politiques agricoles, avec des contributions qui passent en revue des sujets tels que les émeutes de la faim, les liens entre agriculture et développement, les conditions pour nourrir la planète de façon durable. Sans essayer de résumer ces textes, je me limite à citer quelques phrases significatives: - dans les pays pauvres, les politiques de libéralisation des échanges agricoles ont sapé les instruments d'intervention étatique. - Il faut en finir avec l'évolution qui, en Afrique, sacrifie l'agriculture au développement industriel, puis aux services ; l'agriculture est centrale pour l'avenir de l'Afrique. - Ce qui était bon pour l'empire britannique, ne l'est pas forcément pour tous en 2009. - Pour que l'Afrique puisse développer son agriculture et nourrir sa population, elle doit durablement protéger ses marchés de la concurrence des pays plus compétitifs, dont au premier rang les grands pays émergents. - L'Europe constitue le débouché de la moitié des exportations agricoles africaines, alors que seuls 30% des importations africaines viennent d'Europe.- La priorité doit être donnée à l'agriculture vivrière qui permet de tenir compte des traditions et des habitudes alimentaires des peuples et aussi des réalités agronomiques. - La question agricole n'est pas en premier lieu une question commerciale. - Le lien entre commerce agricole et développement n'est fondé ni théoriquement ni empiriquement (cette dernière phrase se fonde sur des travaux du MOMAGRI, mouvement pour une organisation mondiale de l'agriculture).
Le volet européen d'une problématique mondiale. L'opportunité de revenir sur l'aspect européen de cette problématique m'est offerte par l'intervention de Jean-Luc Demarty, directeur général « Agriculture et développement rural » à la Commission européenne, lors de la présentation de la revue de l'IFRI. Il s'est exprimé sur la réforme de la politique agricole commune de l'UE (PAC), non pour anticiper les résultats des négociations politiques déjà en cours mais pour souligner ou rappeler quelques points essentiels:
1. La PAC demeure indispensable à l'Europe, même si sa dotation financière (55 milliards d'euros couvrant la gestion et le développement rural) pourrait être légèrement réduite et certains aspects de son fonctionnement seraient révisés. Elle assure et continuera à assurer: a) la sécurité alimentaire des Européens, aussi bien quantitative que qualitative ; b) la gestion de l'espace, couvrant la protection des ressources naturelles et des paysages, la viabilité des zones rurales, qui représentent l'essentiel de l'espace communautaire et qui, en l'absence de l'activité agricole, ne pourraient pas assurer les autres activités (culture, sport, détente, etc.) ; c) la possibilité de faire face aux nouveaux défis tels que la gestion de l'eau et la sauvegarde de la biodiversité (voir plus loin).
2. La dimension communautaire est indispensable à la PAC. Des politiques nationales seraient inefficaces et même nuisibles. Les soutiens que les États membres isolés pourraient apporter à l'activité agricole seraient profondément inégaux, car certains parmi eux ne seraient pas en mesure de les financer. Un marché unique ne pourrait plus exister en ce secteur ; le coût global serait nettement plus élevé ; la cohésion économique et sociale dans l'UE serait gravement compromise. Il est vrai que des différences subsistent dans le niveau des aides, mais elles diminuent et elles seront progressivement résorbées. La PAC représente un élément essentiel de la construction européenne.
3. La PAC s'est déjà largement transformée. Lorsque l'on critique la PAC, c'est celle d'hier ou d'avant-hier que l'on condamne ! En 25 ans, elle a été profondément corrigée et modifiée, à plusieurs reprises, notamment par le découplage de la rémunération des agriculteurs: une partie résulte de la vente de leurs produits, une partie finance leur contribution à la sauvegarde de la nature, des paysages et de l'équilibre territorial de nos pays (en évitant que le gonflement des métropoles et des banlieues devienne totalement incontrôlable). D'autres réformes de la PAC sont d'ailleurs à l'étude.
4. La PAC fera face aussi aux défis de l'avenir. En particulier, la biodiversité (sérieusement compromise dans le monde, y compris en Europe), le changement climatique et la gestion de l'eau nécessitent des initiatives nouvelles que seule une politique européenne commune permettra de mettre en œuvre: les fleuves, la pluie et le climat ne respectent pas les frontières nationales…
5. Politique commerciale appropriée. Il est impossible d'appliquer tout simplement au secteur agricole certains principes généraux du commerce mondial. L'activité agricole des pays pauvres doit être encouragée et donc en partie protégée ; la libre concurrence ne peut pas être le seul critère applicable. L'UE elle-même devra, dans les négociations en cours à l'OMC, garder certaines protections. Les normes protégeant la santé des consommateurs et la qualité des produits doivent être respectées. De son côté, l'UE devra renoncer aux subventions à l'exportation (qui d'ailleurs ont déjà été radicalement réduites), à la condition que les pays tiers grands exportateurs en fassent autant.
M. Demarty n'a évidemment pas pris position sur les négociations à propos de l'avenir de la PAC, qui sont en cours au niveau politique, sinon pour rappeler les grands principes cités et réaffirmer quelques orientations qu'il estime indispensables, comme le découplage de la rémunération des agriculteurs. Son objectif n'était pas d'annoncer quelque chose de nouveau mais de clarifier la signification de l'activité agricole pour l'Europe et pour le monde et de souligner les enjeux de la nouvelle révision de la PAC. Nous le remercions de nous avoir donné l'occasion de les rappeler aux lecteurs.
(F.R.)