Un accouchement compliqué. La composition des groupes politiques du nouveau Parlement européen sera connue la semaine prochaine. On disposera alors d'éléments solides pour évaluer le poids réel des différentes forces politiques, les alliances probables ou possibles, et donc, en même temps, les perspectives des premières décisions opérationnelles, notamment sur la présidence du Parlement lui-même et sur la formation de majorités pour ou contre le renouvellement du mandat de M. Barroso à la présidence de la Commission. Ce qu'on lit et qu'on entend pour le moment à ce sujet, et sur quelques autres questions urgentes, relève de manœuvres plus ou moins souterraines qui peuvent évoluer d'un moment à l'autre. Les équilibres seront différents si le groupe socialiste s'étend (en modifiant sa dénomination) à la vingtaine d'élus du Parti démocratique italien, ou si ces élus se dispersent dans plusieurs groupes (la décision est prévue pour ce mercredi) ; la situation des eurosceptiques, après l'anéantissement décidé par les électeurs du mouvement financé par Declan Ganley, dépend largement de la possibilité pour les Conservateurs britanniques de trouver un nombre suffisant de partenaires pour constituer un groupe homogène. On pourrait prolonger cette énumération, mais à quoi bon ? On y verra plus clair d'ici quelques jours. En attendant, les analyses et les réactions au résultat des élections se poursuivent, et trois points méritent quelques remarques.
L'appui à l'unité européenne est confirmé. Premier point: une opinion affirmée dans cette rubrique (bulletin n° 9916) fait du chemin. Ma thèse est que la faible participation aux élections, pour regrettable qu'elle soit, ne signifie pas que les opinions publiques se détachent de la construction européenne. Quatre éléments le prouvent: 1) les sondages d'opinion qui ont précédé les élections ont indiqué un soutien à la construction européenne et à la participation à l'UE dépassant partout les 60% et atteignant souvent les 80% ; 2) tout autour des frontières de l'UE, il n'y a que des pays qui rêvent de l'adhésion et font pression pour l'obtenir ; 3) les citoyens qui ont voté ont largement soutenu les personnalités politiques qui s'étaient exprimées en faveur des progrès de la construction européenne et ils ont largement rejeté ceux qui n'ont fait état que d'ambitions nationales ; 4) le mouvement explicitement eurosceptique a été anéanti par les électeurs.
Cette évaluation est de plus en plus partagée. L'absentéisme n'a pas indiqué une lassitude des opinions publiques à l'égard de l'idée européenne et encore moins son rejet ; elle a prouvé plutôt une large incompréhension du rôle et des pouvoirs réels du Parlement européen. Mais ce sont plutôt les eurosceptiques et les europhobes qui n'ont pas atteint les résultats espérés.
Encouragement à l'abstention ? Deuxième point: l'un des anciens parlementaires heureusement confirmés, Alain Lamassoure, cite un autre facteur qui, à son avis, a encouragé l'abstentionnisme: la rigueur excessive des règles qui limitent presque partout la liberté d'action des candidats. À son avis, « la crainte est telle de voir les candidats dépasser leur plafond de dépenses, ou les moyens d'information avantager un candidat au détriment d'un autre, que le silence et l'inaction sont les seuls moyens sûrs de n'être pas en faute ». Au moment où les politiques ont le plus à dire et sont les plus attendus des électeurs, on leur coupe les moyens de s'exprimer. Selon M. Lamassoure, les organes de surveillance « jouent le rôle d'un Conseil supérieur de l'Abstention ». Ceci dit, à son avis, ceux qui ne votent pas ont toujours tort: « ils ne seront plus pris au sérieux lorsqu'ils se plaindront des décisions prises par des dirigeants qu'ils ont laissé élire par d'autres ».
On pourrait évoquer aussi les calculs savants qui prouvent que, dans les anciens États membres, le taux de participation est resté à peu près stable. Ce sont en grande partie les États membres d'Europe centrale et orientale qui ont tiré vers le haut le nombre des abstentions. Mais à quoi bon ? Les opinions publiques de ces pays ont encore plus besoin que les autres d'apprendre le fonctionnement institutionnel de l'UE et les répercussions directes de leurs choix des parlementaires sur leur vie quotidienne. Il faudra quelques années de plus pour qu'ils en soient totalement conscients.
Réconciliation définitivement acquise. Troisième point, le plus instructif peut-être: dans les sondages d'opinion, les personnes âgées ont encore indiqué, parmi les bienfaits de la construction européenne, la paix, la fin des guerres intra-européennes. Les jeunes, jamais ; pour eux, une guerre entre États membres n'est même pas concevable. Pour nous, les anciens, celle-ci est une constatation heureuse ; elle signifie que le premier objectif des pères de l'Europe, la réconciliation entre les pays qui se déchiraient en moyenne tous les vingt ans, est atteint. Les jeunes considèrent comme un objectif rêvé la fin des conflits là où encore ils sévissent. L'Europe l'a atteint, on n'y pense plus, on regarde ailleurs. Tant mieux.
(F.R.)