Si les citoyens s'éloignent… Les exigences d'une campagne électorale, il faut les comprendre. Une personnalité socialiste de premier plan à qui je faisais remarquer quelques excès dans les critiques à la Commission européenne, m'a répondu à peu près: « Il faut bien transmettre aux électeurs des raisons valables pour qu'ils votent pour mon parti plutôt que pour M. Barroso ». C'est compréhensible, mais il en résulte une situation partiellement désagréable, car la Commission devient l'objectif prioritaire de toutes les attaques. Ce n'est pas la position personnelle du président qui préoccupe: répondre aux critiques, c'est son affaire. Mais c'est l'institution en elle-même qui en fait les frais. Pour la grande masse des électeurs qui ignorent les arcanes de la structure institutionnelle européenne, la Commission représente ce monstre indistinct et approximatif qu'on appelle « Bruxelles » (Bruxelles a décidé, Bruxelles prépare, etc.), à qui s'ajoutent dans la perception populaire des parlementaires trop payés, absentéistes et assujettis aux groupes de pression. Si les excès des polémiques renforcent ces préjugés, le résultat est négatif pour tous ; les citoyens s'éloignent.
Je songe en particulier à la réforme du monde de la finance. Mon impression est que l'UE a joué et continue à jouer un rôle essentiel et positif dans cette réforme, pour l'introduction de règles et disciplines dont l'absence a provoqué les désastres qu'on sait. Dans ce contexte, la Commission représente un rouage actif et efficace. Pas toute seule, c'est évident, mais en s'appuyant sur les réalités politiques et techniques disponibles: sans l'aval et le soutien du Conseil européen, rien ne serait efficace ; le Conseil Économie/finances et le Groupe de l'euro sont incontournables ; le Parlement européen est un acteur de plus en plus efficace en tant que co-législateur, grâce notamment à sa commission économique et financière, même si, logiquement, des clivages existent entre les différentes tendances politiques. S'y ajoutent la Banque centrale européenne (BCE) et des organismes aussi valables que le « groupe Larosière », et quelques autres. C'est l'UE en tant que telle qui fonctionne ; en présenter une image négative pour des raisons électorales me paraît inéquitable et contre-productif, à l'avantage des eurosceptiques et des extrémistes des deux bords.
Poids de l'UE dans les réformes. Je ne vais pas établir un catalogue des initiatives et des projets ; notre bulletin en rend compte régulièrement, ainsi que des réactions et des divergences. L'UE est en train de dessiner une réforme financière radicale sur le plan européen et influence ce qui se fait dans le monde.
Michel Rocard vient de déclarer (dans la revue Confrontations Europe N° 86): « L'Europe me paraît être la seule zone dont peut venir un projet de réforme suffisamment ample. Elle a la taille et les moyens de devenir un acteur majeur, à la condition qu'elle donne plus de force au pilotage intégré de son économie. Elle y trouvera identité et légitimité, et l'adhésion de ses citoyens. » Ceci ne signifie pas, bien entendu, que les forces politiques soient d'accord sur tout. Philippe Herzog, en répondant à M. Rocard, a posé la question fondamentale de savoir si les projets en discussion « visent à transformer le capitalisme ou à le rectifier en l'ajustant pour assurer sa pérennité, comme le souhaitent les Anglo-Saxons ». À son avis, il n'existe pas de mouvement politique « qui ait la capacité de porter sérieusement l'ambition d'un changement de modèle ».
Aux électeurs la réponse. La réponse correcte à M. Herzog doit sortir, à mon avis, du résultat des prochaines élections: les élections européennes le mois prochain, et les élections nationales qui se dérouleront ensuite en Allemagne et ailleurs, et plus tard au Royaume-Uni. En attendant, les réformes qui sont préparées, négociées et en partie déjà approuvées dans l'UE représentent une transformation radicale de la réglementation - ou plutôt, de l'absence de réglementation - qui a rendu possibles des abus inadmissibles. En perspective, cette crise, si l'on parvient à la surmonter en maîtrisant ses répercussions sociales inacceptables, pourra un jour être considérée comme positive. Les analyses, les discussions et même les divergences que l'on constate actuellement indiquent malgré tout dans l'UE une base large et solide de consensus. Jean-Claude Juncker a ainsi synthétisé l'essentiel: « La crise financière est notamment due au fait que les principes de l'économie sociale de marché n'ont pas été respectés. La mentalité qui voulait qu'on gagne de l'argent sans travailler, qu'on laisse fructifier son argent pendant la nuit, a connu un énorme échec. La tendance qui voulait que la déréglementation, la dérégulation, la flexibilisation à outrance deviennent la règle formelle d'un système reposant sur la seule confiance dans les marchés, a connu un énorme échec ».
Les travaux en cours prouvent que l'analyse de M. Juncker est largement partagée dans les milieux communautaires. Mais sur les mesures opérationnelles, les divergences sont nombreuses, et elles sont parfois radicales. Ce sera le sujet de cette rubrique de demain.
(F.R.)