Deux orientations incompatibles. Les positions du Forum de Paris sur la future Union pour la Méditerranée (voir cette rubrique d'hier) sont incompatibles avec la déclaration de quelques lignes approuvée le mois dernier par le Conseil européen, qui a inséré le nouveau projet dans le cadre du Processus de Barcelone et a chargé la Commission de préparer le Sommet euro-méditerranéen du 13 juillet. Cette orientation avait recueilli l'unanimité des 27 chefs d'Etat ou de gouvernement. Aucun doute n'est possible sur l'attitude des autorités françaises ; c'est la «déclaration de Paris» adoptée par le Forum qui fait fausse route.
Le caractère «communautaire» (dans le sens de la présence de l'UE en tant que telle) est rejeté ou minimisé par la déclaration de Paris, approuvée à titre personnel par les participants. Henri Guaino a été explicite: la Commission européenne aura «juste à préparer le Sommet du 13 juillet, rien au-delà de ce Sommet». La bureaucratie bruxelloise est présentée comme responsable de l'insuffisance des résultats du processus de Barcelone, car elle s'était accaparé ce cadre de dialogue en le transformant en une structure de notification de ses propres décisions. Le tout doit redevenir intergouvernemental.
Ce n'est pas l'orientation des participants au Conseil Européen du 13 mars. Angela Merkel avait parlé de redynamiser le processus de Barcelone. Et Gordon Brown avait dit que cela fera avancer le processus de Barcelone, et que tous les 27 vont y participer. José Manuel Barroso avait précisé que la Commission fera des propositions en s'appuyant sur la très riche expérience du processus de Barcelone. Nicolas Sarkozy avait indiqué qu'il revient à la Commission de faire des propositions sur la bonne gouvernance de l'Union pour la Méditerranée et de réfléchir à la mise en place d'un petit secrétariat (voir notre bulletin n° 9623). La déclaration du 14 mars est d'ailleurs explicite: elle «invite la Commission à présenter au Conseil les propositions nécessaires pour définir les modalités» du processus rénové.
Ce n'est pas l'affaiblissement du rôle de la Commission européenne en tant que tel qui dérange le plus, mais le caractère intergouvernemental de la déclaration de Paris, dont l'aspect opérationnel revient à préconiser un nombre impressionnant de nouveaux organismes à créer: un Comité des sages (encore un !) chargé de réfléchir en toute indépendance sur le projet d'Union pour la Méditerranée, ses contours et son contenu ; une OCDE méditerranéenne ; une Conférence permanente pour la paix et la sécurité en Méditerranée ; un Fonds d'investissement à capitaux paritaires ; un Observatoire des populations ; un Conseil permanent des régions méditerranéennes: une Agence de formation professionnelle ; un Programme Erasmus méditerranéen ; une Fédération regroupant les fondations culturelles en Méditerranée. Combien de places à pourvoir ! On frise le ridicule, surtout si on y ajoute le Sommet Sud-Sud qui devrait se réunir avant le 13 juillet.
Respecter les ambitions de chacun. Il est vrai que bien de projets sont nécessaires pour la Méditerranée: dépollution de la mer, contrôle des transports, coopération énergétique, plans pour l'eau, etc. Mais ils sont tous couverts par les structures qui existent, et l'absence de résultats est due à l'échec des tentatives de réunir l'ensemble des pays tiers méditerranéens autour de projets communs et d'édifier entre eux une coopération globale véritable. Comment créer une Union (avec tout ce que ce terme signifie en Europe) entre des pays ayant des ambitions tellement différentes ? La Croatie, citée elle aussi à Paris parmi les pays de la nouvelle Union, et la Turquie sont en train de négocier leur adhésion à l'UE, d'autres pays méditerranéens y aspirent. Le dernier rapport de la Commission européenne sur la «politique de voisinage» met en relief les perspectives très différentes des pays méditerranéens: le Maroc progresse vers un «statut avancé», Israël vers un «statut spécial», la Tunisie élargira prochainement le dialogue avec l'UE à de nouveaux domaines, l'Egypte doit encore mettre en place le cadre institutionnel nécessaire pour collaborer avec elle ; quant à la Libye et la Syrie, aucune indication de progrès n'est indiquée (voir notre bulletin n° 9635).
La nécessité d'améliorer les relations entre l'UE et les pays tiers méditerranéens est bien réelle, mais il n'existe aucune chance de concrétiser des projets efficaces dans un cadre global, avec une co-présidence unique pour l'ensemble des pays tiers méditerranéens. C'est de la rhétorique, alors que des projets concrets, impliquant pour commencer tel ou tel pays ou un groupe limité de pays sont réalisables et en partie déjà en cours ou en préparation. La France a d'ailleurs présenté au Coreper, par son représentant permanent, l'ambassadeur Pierre Sellal, ses orientations pour le Sommet euro-méditerranéen du 13 juillet. Et les participants ont tous pu constater qu'elles étaient en ligne avec les résultats du Conseil européen. La France reste fidèle à ce qui a été convenu. C'est le Forum de Paris qui s'est situé en dehors de la réalité.
(F.R.)