Le niveau est atteint. Jean-Claude Juncker, président du Groupe de l'euro, avait indiqué avant les vacances d'été que l'évolution du taux de change euro/dollar ne susciterait pas de soucis aussi longtemps que le seuil de 1,40 dollar pour un euro ne serait pas dépassé. Nous y sommes, et le Groupe de l'euro va évoquer ce point au début de la semaine prochaine à Luxembourg. Il ne faut pas s'attendre à des initiatives spectaculaires, mais une déclaration est probable. Le commissaire européen aux affaires économiques et monétaires Joaquin Almunia, dans l'interview partiellement reprise dans notre bulletin n° 9513, n'a pas annoncé d'initiative spécifique concernant le dollar, mais il a affirmé que l'UE ne subira pas sans réagir les désordres monétaires mondiaux. Les autorités américaines continuent à répéter qu'elles n'ont pas intérêt à un dollar faible ; M. Almunia souhaite «un peu de cohérence entre les discours et les actes». Il a ajouté que les autorités chinoises sont au courant des préoccupations européennes à propos de la gestion de leur monnaie ; elles doivent renforcer leur système de contrôle, qui n'est pas suffisamment flexible.
L'ambition est donc toujours la même: combattre l'instabilité des taux de change. Comment ? L'autonomie de la Banque Centrale Européenne n'est aucunement en cause, mais le dialogue avec elle est normal, a observé le commissaire, en soulignant toutefois la condition indispensable: «Il est évident que si nous voulons être entendu par la BCE, nous devons parler d'une seule voix et d'une manière disciplinée».
Les Etats-Unis ne défendront pas la parité du dollar. Sur le fond, il n'y a pas de solution miracle. M. Almunia a observé: «Les économies de la zone euro ne sont pas responsables de la situation. Contrairement à celle des Etats-Unis et de la Chine, notre balance des transactions courantes est équilibrée.» C'est une manière élégante pour dire que la Chine devrait exporter moins et importer davantage, et que les Etats-Unis devraient importer moins. Or, qui est prêt à réduire ses exportations sur le marché américain ? Personne (ce qui est compréhensible). Mais en l'absence d'une réduction du déficit des Etats-Unis, comment le dollar pourrait-il se réévaluer ? Si la Chine demandait le remboursement des bons du Trésor américains qu'elle détient, l'écroulement du dollar serait vertigineux. Ni la Chine ni les autres pays qui détiennent des réserves faramineuses en dollars ne le feront, parce que ce serait contraire à leurs intérêts, en faisant chuter la valeur de leurs réserves monétaires, accumulées au cours des années. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre la phrase célèbre d'un ancien président de la FED: «Le dollar n'est pas notre problème, c'est le vôtre.»
Il ne faut pas se faire d'illusions: les Etats-Unis ne défendront pas la parité de leur monnaie, ils laisseront le marché décider, en sachant que ceux qui en détiennent des montagnes ne l'abandonneront pas.
Le casse-tête des «Fonds souverains». Les considérations qui précèdent conduisent automatiquement au dossier des Fonds souverains, c'est-à-dire contrôlés par des Etats: la Chine en tête, mais aussi la Russie, quelques pays du Golfe, des centres financiers de dimensions mondiales. Je rappelle les phrases de M. Almunia: «Ces fonds deviennent très puissants. La valeur de leurs actifs, déjà deux fois supérieure à celle des hedge funds, pourrait quadrupler ou quintupler dans les années qui viennent. Tout en évitant tout protectionnisme, nous devrions exiger davantage de transparence des gouvernements qui contrôlent ces fonds. Nous pouvons à bon droit leur demander quels sont les actifs dans lesquels ils veulent investir, et combien.»
Les problèmes se rejoignent. Voici donc que les problèmes se rejoignent: le taux de change de l'euro est lié à l'évolution des balances commerciales des Etats-Unis et de la Chine ; cette évolution détermine le volume des «Fonds souverains» qui se sont gonflés de façon parfois monstrueuse à cause du déficit commercial américain (dans le cas de la Chine) ou des ventes de pétrole et de gaz, libellés en dollars (dans les cas de la Russie, des pays du Golfe et d'autres).
L'attitude consistant simplement à réclamer que la BCE réduise ses taux d'intérêt est simpliste, pour ne pas dire ingénue ; même M. Sarkozy devra le moment venu en convenir. Bien d'autres réformes et initiatives sont indispensables, au niveau européen comme au niveau mondial, concernant le fonctionnement des marchés financiers internationaux, les échanges commerciaux et l'action de l'Europe.
J'évoquerai demain trois aspects qui connaissent, à mon avis, des évolutions: a) le contrôle des marchés financiers ; b) le renforcement de l'Eurogroupe ; c) le tournant pris par une partie des exportations de la Chine. Pas mal d'éléments méritent d'être soulignés.
(F.R.)