Bruxelles, 06/06/2007 (Agence Europe) - Plutôt que de se lamenter sur le papier, agir, enfin, pour faire cesser les exactions et protéger les populations civiles au Darfour ! Cette demande était sur toutes les lèvres, le 5 juin au Parlement européen, lors du débat de la conférence des présidents de groupes sur le Darfour, auquel Alejo Vidal-Quadras (PPE-DE, Espagnol), président de la conférence, avait convié l'ensemble des eurodéputés et deux invités de marque, détenteurs l'un et l'autre du prix Nobel de la paix: l'archevêque sud-africain Desmond Tutu, récompensé en 1984 pour son combat contre l'Apartheid, et l'Américaine Jody Williams (prix Nobel 1997), Pasionaria de la campagne internationale contre les mines antipersonnel, et auteur du rapport sur la situation des droits humains au Darfour, rédigé pour le compte du Conseil des droits de l'homme des Nations Unies. A la veille du sommet du G8 qui, à Heiligendamm, doit débattre de la situation au Darfour, tous les intervenants ont condamné avec vigueur l'attentisme international, et estimé que l'UE n'avait nul besoin d'attendre le Conseil de sécurité des Nations Unies pour prendre, de son propre chef, des sanctions ciblées sur les responsables de la tragédie dans cette région du Soudan. Tous ont déploré l'incapacité du monde à assurer la responsabilité de la protection d'une population décimée, victime de viols systématiques, déplacée en masse, voire délibérément « nettoyée » pour ceux qui ont parlé de « génocide ». A l'exception de Daniel Cohn-Bendit, personne n'a plaidé pour des couloirs humanitaires sécurisés par des forces armées - une idée avancée par le ministre des Affaires étrangères français Bernard Kouchner, mais vivement décriée, en particulier par la communauté humanitaire - au point qu'elle pourrait être abandonnée au profit d'un projet de conférence internationale, qui mettrait la pression sur les belligérants pour obtenir une solution politique négociée entre toutes les parties prenantes, garante d'une paix durable. La recherche de cette solution politique et le déploiement d'une force hybride Union africaine/ONU pour stabiliser le Darfour ont les faveurs des eurodéputés.
A l'ouverture du débat, Desmond Tutu a rendu hommage aux dirigeants de l'UE et aux membres du Parlement, pour « leur préoccupation à l'égard d'une situation tragique », qui constitue « l'exemple le plus criant d'inhumanité dont nous sommes capables les uns envers les autres » et d'un conflit local menaçant de déstabiliser l'ensemble du continent. « Vous n'avez pas cédé à l'afropessismisme et poursuivez votre campagne du Bon Samaritain. Je vous remercie », a-t-il déclaré. Rappelant qu'en Afrique du Sud, l'apartheid a pris fin sans bain de sang et sans esprit de vengeance, le Révérend Tutu a néanmoins ajouté « face à l'intransigeance » des autorités soudanaises, « j'appuie de tout cœur l'imposition de mesures ciblées et de sanctions sur Khartoum ». Il a insisté sur l'importance de renforcer l'Union africaine et l'ONU « qui viendront faire respecter les mesures de maintien de la paix », de persuader les intervenants au conflit qu'il faut oeuvrer dans le même sens, et de croire qu'il existe une « ouverture » avec la Chine « qui a montré qu'avec le climat elle peut être raisonnable ». L'archevêque estime que l'UE devrait formuler trois demandes à Khartoum: permettre un accès non entravé, tant aux forces de l'ONU qu'à l'aide humanitaire, désarmer « les parties en présence et les milices Janjawids » et honorer un ultimatum non négociable pour respecter ces conditions. Si, à la date-butoir, Khartoum les remplit, les sanctions pourraient être levées. « Il ne faut pas se résoudre (…) Le changement est toujours possible, et peut intervenir à Khartoum ».
Jody Williams, beaucoup plus virulente, a appelé l'UE à « ne pas croire Khartoum », les dirigeants soudanais étant « extrêmement habiles pour promettre des choses qu'ils ne réalisent jamais ». Pour preuve: le refus de visa opposé à la mission de haut niveau du Conseil des droits de l'homme des Nations Unies, qui n'a « jamais pu entrer au Darfour malgré vingt tentatives », alors même que le Président al Bashir avait prétendu « l'appuyer ». Dénonçant la faillite de la communauté internationale qui n'a pu protéger les populations du Darfour - la protection étant la première responsabilité de l'Etat contre les crimes humanitaires, les génocides -, Mme Williams demande à l'UE de parler d'une seule voix pour exiger des acteurs internationaux « une initiative de paix unique et coordonnée » accompagnée d'une médiation de fond et d'une intervention diplomatique « constante » et non pas « à temps partiel ». L'UE ne devrait pas hésiter à utiliser « l'atout des Jeux olympiques » pour faire pression sur la Chine, et à isoler le Soudan économiquement et politiquement sans attendre de « consensus évasif au Conseil de sécurité », à placer des forces le long de la frontière tchadienne pour éviter les incursions croissantes dans ce pays voisin, à offrir aux rebelles un lieu pour qu'ils puissent se réunir et définir une position de négociation. « Si vous n'êtes pas prêts à protéger les populations du Darfour, quelques mots en plus couchés sur le papier ne valent rien », a-t-elle averti.
Pour Daniel Cohn-Bendit (Verts, Allemand), il faut et il est tout à fait possible de « brandir la menace de boycott des Jeux olympiques en Chine, au nom de l'idée olympique », aider les réfugiés le plus rapidement possible par la mise en œuvre d'un corridor humanitaire, sans attendre le oui de Khartoum (« la proposition du gouvernement français va dans le bon sens », a-t-il précisé) et interdire au gouvernement soudanais et aux milices le survol du Darfour. Parlant de « politique de la terre brûlée pour perpétrer un génocide » et du refus de Khartoum de reconnaître la vérité, Glenys Kinnock (PSE, Britannique) s'est prononcée « pour la relance d'un cessez-le feu immédiat » et pour des sanctions ciblées à l'instar de celles imposées par l'UE au Bélarus, à la Birmanie, à la Moldova.
« Personne ne bouge, c'est inacceptable », s'est exclamé Graham Watson (ADLE, Britannique), plaidant « pour une interdiction directe maintenant: il faut que l'UE lance un plan Marshall pour l'Afrique, à commencer par le Darfour ». Au nom de la GUE, Luisa Morgantini est, elle aussi, favorable à l'utilisation des pressions sur la Chine. Pour M. Tsaniki (UEN), étant donné l'échec de toutes les tentatives de résolution du conflit en interne, il faut renforcer le rôle de l'ONU, et « l'Europe ne peut pas se permettre d'attendre car notre absence de réaction est une honte ».
Au nom du Conseil, Gernot Erler a estimé que l'accord global de paix au Soudan contient « la recette de la fin des conflits dans tout le pays et que sa mise en œuvre permettrait de trouver une solution au conflit du Darfour », une solution politique négociée avec tous les acteurs, a-t-il précisé. Tout en reconnaissant la nécessité de parvenir à un cessez-le feu, il a estimé que la mise sur pied d'une « mission de paix solide est primordiale pour superviser tout processus de paix ». L'UE continuera à apporter sa contribution financière aux opérations de l'AMIS, en attendant le déploiement d'une mission hybride ONU-UA, a-t-il assuré. (an)