On ne peut que se féliciter des nouveaux développements des relations entre l'UE et les Etats-Unis, car le lien euro-américain constitue l'une des bases de la prospérité de l'Europe et de l'équilibre mondial en général. Mais en même temps il ne faut pas exagérer la portée et la signification des initiatives concrètes du Sommet du 30 avril (voir pages suivantes). Elles concernent un aspect significatif mais limité des relations transatlantiques. Les grandes questions politiques n'ont pas été discutées, sinon pour approuver une déclaration que ni le président Bush ni Angela Merkel n'ont vraisemblablement lue. Même dans le domaine économique, les questions les plus brûlantes ont été laissées de côté, que ce soient les positions respectives sur les négociations commerciales du Doha round ou le taux de change euro/dollar. Concrètement, deux dossiers pouvaient conduire à des décisions: les relations économiques bilatérales en direction d'un marché fonctionnant selon des règles communes (le résultat est positif) et une meilleure coordination dans le domaine de l'énergie et du réchauffement climatique (le Sommet n'a pas dépassé les affirmations de principe).
Les ambitions et la réalité. Un partenariat économique transatlantique facilitant les échanges par l'élimination des entraves juridiques et administratives est une revendication ancienne des milieux d'affaires européens. L'objectif a été parfois présenté comme la création d'un marché commun transatlantique, ce qui est à mon avis excessif et même trompeur. L'image d'un marché commun est liée à la suppression des droits de douane et des restrictions classiques aux échanges, ce qui n'est pas du tout le cas en l'occurrence. Le but de l'opération est de s'attaquer à d'autres catégories d'entraves, en rapprochant les législations et en empêchant le protectionnisme déguisé (y compris au titre de la lutte contre le terrorisme). Ce ne sont pas des thèmes nouveaux: le TABD (Transatlantic Business Dialogue) et d'autres instances s'en occupent depuis longtemps. Ce qui faisait défaut c'était un engagement au niveau politique le plus élevé.
Angela Merkel avait inscrit cet engagement dans le programme de son semestre de Présidence européenne, en suscitant au départ des malentendus et des réticences. Quelques commentateurs superficiels avaient parlé d'une relance de l'ancien projet de Sir Leon Brittan (qui visait en réalité le libre-échange). Du côté américain, la méfiance était peut-être liée à la crainte d'une limitation de l'autonomie du Congrès. Il est vrai qu'un véritable marché commun présuppose, pour fonctionner, des transferts de compétences à des institutions supranationales, l'exemple de l'UE le prouve. Mais les objectifs sont ici plus modestes: rendre les échanges plus fluides, en uniformisant les règles et sans exclure un certain degré de reconnaissance réciproque de dispositions qui ne seraient pas uniformisées. L'ensemble de l'activité économique est visé, y compris les domaines qui ont été exclus du Doha round ou qui n'y figurent que très partiellement: les investissements, les services, les marchés publics, la propriété intellectuelle. Ce sont des marchés en principe déjà libéralisés mais dont on veut améliorer le fonctionnement et la fluidité, en laissant au Doha round la réduction des droits de douane et en laissant de côté le secteur agricole qui est lié à d'autres préoccupations: la sauvegarde de la nature, l'équilibre territorial (entre grandes villes et zones rurales), l'autonomie alimentaire, et aussi la disponibilité d'excédents pour l'aide alimentaire (qui risque de devenir de plus en plus nécessaire). Tout ceci dépend en Europe du maintien de la préférence communautaire, aux Etats-Unis des mécanismes de subventions ; les nouveaux instruments n'auront pas de compétences pour s'en occuper.
Avantages pour tous. Disons-le de façon simple: le nouveau partenariat transatlantique dont le Sommet UE/Etats-Unis a jeté les bases répond essentiellement aux souhaits du monde des affaires, de l'industrie, du commerce. Le nouveau Conseil économique transatlantique - coprésidé par Günter Verheugen, vice-président de la Commission Européenne - supervisera des travaux très concrets: transparence et compatibilité des normes pour les produits pharmaceutiques et les cosmétiques (méthodes alternatives aux tests sur les animaux), normes pour les automobiles (sécurité, consommation), normes comptables (reconnaissance réciproque des normes américaines et européennes, en attendant l'harmonisation), lutte contre le piratage et la contrefaçon (collaboration, actions communes contre les abus).
Mais toutes les catégories économiques et sociales devraient en tirer des avantages, car les relations euro-américaines - environ 40% des échanges mondiaux - impliquent selon certaines études 14 millions d'emplois, et les consommateurs ont tout à gagner d'une concurrence réelle et efficace respectueuse de règles uniformes. Il serait toutefois excessif de parler d'une nouvelle ère des relations euro-américaines.
(F.R.)