Dublin, 03/05/2004 (Agence Europe) - L'élargissement de l'Union européenne à dix nouveaux Etats membres et 75 millions de citoyens supplémentaires a été célébrée, samedi 1er mai, par les chefs d'Etat et de gouvernement des 25 pays membres au cours d'une cérémonie solennelle à Dublin qui a été marquée par le caractère "historique" de l'événement, mais aussi par des appels pour que cette Union élargie se dote maintenant rapidement d'une Constitution pour agir et fonctionner efficacement à 25. Samedi, en fin d'après-midi, sous un soleil brillant et devant la résidence de la présidente de la République d'Irlande à Phoenix Parc, les dirigeants ont hissé les drapeaux des 25 pays membres, sur fond d'hymne européen (L'Ode à la joie de Ludwig Van Beethoven) chanté par la chorale philharmonique de la télévision publique irlandaise RTE et d'un poème ("Beacons at Bealtine") écrit pour l'occasion et récité par le Prix Nobel (1995) irlandais de Littérature, Seamus Heaney.
Le président en exercice du Conseil européen, le Premier ministre irlandais Bertie Ahern a lu la "Déclaration de bienvenue" suivante aux dix nouveaux pays membres:
"Aujourd'hui est un jour de bienvenue. Le jour où nous accueillons dix nouveaux Etats membres dans l'Union qui est la nôtre. Nous les accueillons avec fierté. Nous les accueillons avec espoir.
Nous invitons tous les peuples de l'Europe à fêter ce jour avec nous. Arrêtons-nous un instant pour réfléchir à ce que nous, au sein de l'Union européenne, avons réalisé. Et n'oublions jamais que: là où régnait la guerre, nous avons instauré la paix; là où régnait la haine, nous avons instauré le respect; là où régnait la division, nous avons instauré l'union; là où régnaient la dictature et l'oppression, nous avons instauré des démocraties dynamiques et vivaces; là où régnait la pauvreté, nous avons instauré la prospérité. Ces précieux acquis n'ont pas été atteints sans mal. L'Europe a terriblement souffert de la tyrannie et de la guerre. Pour certains, ces fléaux ont perduré jusque dans le dernier quart du vingtième siècle. Mais les destructions, la division et la souffrance ont été le ferment de la recherche d'une voie meilleure. Ce processus a conduit à la création de l'Union européenne, qui constitue le cadre de la paix et de la prospérité que nous connaissons aujourd'hui. L'Union européenne qui est la nôtre est véritablement unique. Elle ne peut se comparer à rien de ce qui l'a précédée. Parce que jamais par le passé ne fut tentée pareille expérience. Tous nos pays sont des démocraties fortes. Nous nous sommes rassemblés librement. Notre action est faite de coopération et de solidarité. Nous travaillons ensemble à des objectifs communs en nous appuyant sur des structures qui n'existent nulle part ailleurs. L'élargissement d'aujourd'hui est la meilleure preuve qui soit de la réussite qu'est l'Union européenne. Maintenant, nous allons faire fructifier tout ce que nous avons réalisé ensemble. Nous allons construire des partenariats plus étroits, une Union plus profonde, une démocratie plus forte; nous allons instaurer une plus grande égalité et prospérité et un bien- être plus grand encore. Tel est l'héritage que nous laissons à nos enfants. Et aux enfants de nos enfants. C'est un héritage bon et noble. Aujourd'hui, en ce premier jour de mai 2004, nous, représentants démocratiques de la population de l'Europe, fêtons les Européens. Nous allons œuvrer ensemble pour préserver la paix et instaurer une harmonie plus grande encore et davantage de prospérité pour le bénéfice de chacun".
Dans sa brève allocution, la présidente irlandaise, Marry McAleese a estimé qu'avec cet élargissement vers l'Europe de l'Est et la Méditerranée, l'UE n'était qu'au début de son évolution. "Notre continent est ancien, mais notre Union est encore jeune. Nous ne sommes qu'au début de nos possibilités. Son potentiel (celui de l'UE) est illimité. Nous construirons sa prospérité par nos mains, et sa paix avec nos coeurs". Et la Présidente irlandaise de poursuivre: "Aujourd'hui, nous offrons à nos enfants le cadeau de la plus grande Union européenne qui ait jamais existée. Nous espérons que demain, eux-mêmes et leurs enfants en feront une meilleure (…) Nous prions pour que les générations futures puissent vivre en paix et en prospérité. Notre plus grand souhait est que le rêve que nous avons construit aujourd'hui soit un succès", a conclu Mme McAleese.
La cérémonie officielle avait commencé en fin de matinée par une séance de prière conjointe de représentants des communautés chrétiennes, juives et musulmanes d'Irlande, en présence des présidents des trois principales institutions de l'UE: Bertie Ahern (Conseil), Romano Prodi (Commission) et Pat Cox (Parlement européen). Ensuite, les trois présidents ont tenu une conférence de presse commune.
C'est une "journée pleine d'espoir et d'opportunités" qui marquera un moment particulièrement important dans l'histoire de l'Europe, a commenté le Premier ministre irlandais Berti Ahern. S'adressant directement aux peuples et gouvernements des nouveaux pays membres, le Taoiseach a dit: "C'était votre choix démocratique (de rejoindre l'Union) et ce sont vos efforts (de réforme) au cours des dernières quinze années qui l'ont rendu possible. Aujourd'hui, votre détermination et persévérance a gagné sur l'héritage de l'histoire. Au cours des dernières années, vous avec frappé à la porte de la famille européenne. Aujourd'hui, nous l'ouvrons avec une ancienne tradition irlandaise, en vous souhaitant 'céad mile failte', c'est-à-dire cent fois, mille fois: bienvenus ». L'expansion de l'Union n'est cependant pas encore entièrement achevée, car d'autres pays candidats attendent, a rappelé M.Ahern. "Nous sommes fiers que l'Union européenne a déjà attiré, et continue d'attirer, de nouveaux membres. L'élargissement est une preuve du succès de l'Union européenne".
Cette nouvelle Union à 25 membres sera différente de celle qui existait jusqu'ici, a noté le Taoiseach. "Des changements seront inévitables, mais nous changerons pour du mieux", a-t-il estimé: "L'Union a été renforcée et améliorée grâce aux contributions de ses membres actuels. Les dix nouveaux membres la renforceront et l'amélioreront davantage". Les nouveaux membres apporteront tous leur propre culture et ils ne doivent pas craindre de perdre leurs singularités après leur adhésion. "Au contraire, l'Union nous permet de maintenir et de célébrer notre diversité", a dit M.Ahern.
Le président du Parlement européen, Pat Cox, a lui aussi mis un accent particulier sur les efforts de réformes effectués par les peuples et gouvernements successifs des nouveaux pays membres depuis la chute du Mur de Berlin. "Cette nouvelle Europe, qui s'étend désormais de Dublin à Lublin (frontière orientale de Pologne), de Conemara (côte atlantique irlandaise) à Latgale (Lettonie), est une preuve vivante de succès réalisé par les nouveaux membres et leurs sociétés qui ont traversé un processus de transformation radicale au cours des 15 dernières années. C'est aussi le résultat d'un effort déterminé et continu fait par les présidences successives de l'UE, par les Etats membres et les institutions européennes, qui ont surmonté tous les obstacles pour assurer l'élargissement le plus rapidement possible", a dit M.Cox. Maintenant, l'UE élargie se trouve devant un nouveau défi: faire bénéficier les citoyens des avantages de cet élargissement et utiliser pleinement les nouvelles opportunités découlant du marché intérieur élargi "pour créer davantage de prospérité et pour préparer les nouveaux pays à l'entrée dans la zone euro", a expliqué M.Cox. Les nouveaux membres ont beaucoup à donner à cette Union: "Les jeunes sociétés dynamiques, leur courage de faire des réformes ainsi que leur esprit d'entreprise vont, j'espère, aider à augmenter le dynamisme de l'Union tout entière et à renforcer son rôle global, y compris à l'égard de nos voisins au sud et à l'est". Le 1er mai 2004 est un jour "où l'espoir rime avec l'histoire", a conclu M.Cox avant d'ajouter "Welcome home".
L'UE élargie a rapidement besoin d'une Constitution et de règles de décision à la majorité pour pouvoir fonctionner efficacement, soulignent MM.Ahern, Prodi et Cox
Est-ce que l'UE sera encore capable de fonctionner avec 25 membres? "Oui, elle peut survivre et répondre aux attentes des citoyens, à condition qu'elle se dote le plus rapidement possible des structures et règles de décisions nécessaires, a insisté M.Cox devant la presse. Selon M.Ahern, l'UE élargie aura d'"énormes difficultés" à fonctionner efficacement avec les mécanismes décisionnels d'aujourd'hui, notamment le recours à l'unanimité dans un certain nombre de domaines. "Je pense réellement que des changements seront nécessaires et essentiels pour assurer le bon fonctionnement de l'Union élargie", a-t-il dit. Approuver une Constitution avec des règles plus simples et plus efficaces sera donc le "premier grand défi de cette UE élargie", a insisté M.Ahern, qui pense qu'un accord pourra être possible lors du Sommet des 17/18 juin. "Les présidents Cox et Prodi partagent mon espoir que cet accord sera faisable d'ici là", a dit le Premier ministre irlandais. M.Ahern a précisé qu'il allait commencer ce mercredi son "tour des capitales" au cours duquel il aura des entretiens bilatéraux avec chacun de ses 24 homologues en vue de préparer un compromis final. Ainsi, M.Ahern se rendra cette semaine en Suède, Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie et Pologne. Dimanche, il a déjà commencé ses entretiens avec une entrevue officielle avec le Premier ministre de Slovénie, Anton Rop, et en marge de la cérémonie d'élargissement, il a en outre eu des contacts informels avec certains dirigeants (dont notamment le nouveau Premier ministre espagnol José Luis Rodriguez Zapatero et le Britannique Tony Blair). Pat Cox a particulièrement insisté sur la nécessité de faciliter la prise de décision en matière de politique étrangère et de sécurité. Ceci est "essentiel" en Europe pour éviter une nouvelle tragédie comme celle de Srebrenica en 1995. "Plus de Srebrenica, voilà la logique" dans laquelle les Européens doivent s'engager, a affirmé M. Cox. Il a aussi exprimé l'espoir qu'après l'adoption de la Constitution en juin, l'UE pourra enfin se concentrer sur des questions substantielles qui préoccupent les citoyens. "Nous parlons trop de procédures et trop peu de contenu. J'espère qu'après juin, nous pourrons commencer à répondre aux attentes des citoyens et nous occuper des problèmes réels qui préoccupent les gens", a dit M.Cox.
Au cours de la conférence de presse, les trois présidents ont encore abordé une série d'autres sujets, notamment (pour la succession de M.Prodi à la tête de la Commission, voir autre nouvelle):
Le risque de blocage de l'UE en cas de non-ratification de la Constitution par un ou plusieurs Etats membres. Interrogé sur le risque que pose le référendum britannique pour l'entrée en vigueur de la future Constitution, M.Prodi a admis que le refus d'un Etat membre de ratifier le Traité constituerait un "sérieux problème". Quant à la suggestion faite par Jacques Chirac (de laisser aux Etats membres un délai de deux ans pour ratifier la Constitution ou de quitter l'UE), M.Prodi a rappelé que rien n'avait été prévu dans le projet de Constitution pour pallier cette éventualité. Lui-même avait pourtant proposé dans une contribution à la Convention sur l'avenir de l'Europe que la possibilité de sortir de l'UE soit prévue pour un pays qui n'aurait pas ratifié. "Cela n'a pas été accepté, et donc ce ne sera pas le cas", a-t-il affirmé. Parlant dimanche à la télévision britannique (BBC), le président de la Commission renchérit: un "non" des Britanniques au futur référendum sur la Constitution européenne aurait "des conséquences graves" pour la Grande-Bretagne, ajoutant cependant ne pas pouvoir préciser ce que "grave signifierait en termes juridiques". "Dire non à un traité qui a été débattu durant des années, politiquement, ce n'est pas la même chose que dire non à un traité qui a été rédigé en une nuit", a-t-il déclaré. "Après des années de débat sur la Constitution, vous ne pouvez pas dire que le débat n'a pas eu lieu", a insisté M.Prodi. Bertie Ahern (qui, au cours de sa carrière politique en Irlande, à dû faire face à une multitude de référendums sur des questions européennes majeures) a également reconnu samedi devant la presse que la consultation des citoyens sur la future Constitution sera "certes un défi". "Mais c'est ça la démocratie", a-t-il ajouté. Ce qui compte le plus en ce moment, c'est de terminer rapidement les négociations et de prendre, ensuite, le temps nécessaire pour l'expliquer aux citoyens, a souligné le Taoiseach.
L'échec du référendum à Chypre et ses conséquences sur les perspectives d'adhésion de la Turquie. M.Prodi a souligné qu'il n'avait pas de "lien direct" entre les deux questions, "car ce qui compte dans le dossier turc, ce sont les critères de Copenhague" et, notamment, le respect des droits de l'Homme. La Commission a un mandat très clair, a poursuivi M.Prodi: elle doit présenter "fin septembre ou début octobre" une recommandation sur la question de savoir si la Turquie respecte ces critères de Copenhague, non seulement sur le plan législatif, mais aussi de manière pratique, "c'est-à-dire dans la vie quotidienne". M.Cox a regretté que l'unification de Chypre n'ait pas eu lieu avant l'élargissement, et a annoncé que le prochain Parlement européen insistera pour que tous les fonds prévus pour la partie turque soient effectivement alloués afin de contribuer au maximum à la fin de son isolation internationale.
L'UE élargie et les Etats-Unis. L'élargissement de l'UE et la volonté de jouer un rôle plus important sur la scène internationale est nullement dirigée contre les Etats-Unis, mais aidera plutôt à développer des relations plus sereines entre l'Europe et les Etats-Unis, comme des "amis adultes qui se respectent les uns les autres", ont souligné MM.Ahern et Prodi. "Nous ne faisons pas les choses contre les Etats-Unis", a souligné M. Prodi. "Nous les faisons parce que nous croyons en l'avenir de l'Europe".