Maintenant que l'élargissement est devenu une réalité, nous pouvons changer de ton. Dans le commentaire publié le jour même de l'entrée des nouveaux Etats membres, j'avais mis l'accent sur la signification de l'événement et le tournant historique qu'il représente pour l'Europe. D'autres l'ont fait en même temps, mieux que moi sans doute, et l'heure des célébrations est dépassée. Elle aura des suites, notamment le mois prochain si la Constitution est approuvée. On verra. À présent, il faut regarder en face les problèmes. Certes, les traités d'adhésion répondent à l'essentiel grâce au principe de l'application de la totalité de l'acquis communautaire par les nouveaux Etats membres. Mais sur le terrain rien n'est simple.
Le premier aspect spectaculaire qui saute aux yeux, ce sont les 6.000 km de nouvelles frontières qui désormais délimitent l'Union à l'Est. Elles partent de Koper en Slovénie et montent jusqu'à Narva, en Estonie. Les nouveaux pays tiers frontaliers de l'UE sont la Croatie, la Serbie, la Roumanie, l'Ukraine, la Biélorussie et la Russie (qui déjà, à l'extrême nord, de l'autre côté de la Mer Baltique, confinait avec la Finlande). Des journalistes curieux ont voulu voir sur place. Rien que pour la presse française, deux journalistes ont visité la nouvelle frontière orientale: José-Alain Fralon, vieil ami de l'Europe unie, pour "Le Monde", et Claude-Marie Vadrot qui, pour "Le journal de dimanche" , a voulu parcourir en voiture les 6.000 km.
Des réalités parfois douloureuses. Leurs reportages sont fascinants, tout en faisant état de réalités parfois douloureuses. Des frontières qui étaient ouvertes doivent être partiellement fermées, des passages qui étaient libres ne le sont plus, par exemple entre la Hongrie et l'Ukraine, entre la Pologne et l'Ukraine, entre la Biélorussie et la Pologne, entre la Lituanie et la Biélorussie, entre l'Estonie et la Russie (alors que, dans la ville estonienne de Narva, 90% des habitants sont d'origine russe, et les familles sont écartelées entre Narva et Ivangorod, juste au-delà de la frontière). Des Tziganes originaires de Roumanie s'efforçaient d'atteindre la Hongrie avant le 1er mai, à pied, mais la frontière hongroise était à 100 km. Presque partout de nouveaux postes frontières ont été construits, avec un financement de l'UE (des pancartes le proclament). Les trafics de tout genre étaient florissants et incessants: contrebandes de cigarettes et d'alcool, échanges de légumes, de viandes et d'autres produits agricoles. Les petits paysans sont pessimistes, car tout ceci devra finir, et pourtant ils en vivent, avec leur petite agriculture de subsistance. Souvent les habitants des deux côtés de la frontière ne comprennent pas ce qui arrive, la ligne qui les sépare leur paraît artificielle. "A un kilomètre près, aujourd'hui je serais européen", a confié avec résignation un habitant de Brest (Biélorussie) à Fralon. S'y ajoute l'orgueil des Serbes, qui se sentent discriminés et se taisent. En même temps d'autres nouveaux frontaliers exultent. Dans la petite ville hongroise de Szeged, à la frontière roumaine, les habitants se considèrent comme "la porte de l'Europe vers l'Est: jusqu'à hier la géographie était un handicap pour nous, maintenant c'est une chance". Et pourtant tout devra changer à nouveau d'ici deux ans, avec les adhésions de la Bulgarie et de la Roumanie.
Deux "cancers de la démocratie". Le renforcement des contrôles est indispensable pour pouvoir appliquer la libre circulation des personnes au sein de l'Union élargie. Dans le cas contraire, avec la perspective d'accès ouvert vers l'Europe occidentale, la frontière de l'est deviendrait la porte pour le passage sans entrave de la criminalité organisée, des trafiquants en tous genres, des marchands de drogues et, pire que tout, des terroristes. Comment gérer tout ça dans un esprit de compréhension et de justice?
La question spécifique de la drogue a été dénoncée par le directeur de l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, Georges Estievenart, dans une interview au "Figaro". À son avis, les risques sont immenses: les trafiquants se déplaceront plus facilement, les produits chimiques légaux rentrant dans la composition des drogues artificielles pourront aisément être détournés, la libre circulation des capitaux renforcera le blanchiment et le recyclage de l'argent sale. La Pologne et encore plus les pays baltes sont des lieux de passage importants de l'opium afghan (3.600 tonnes en 2003!). Face à ces dangers, "l'UE ne dispose que d'une compétence fragmentée et faible, sous-utilisée faute de volonté politique suffisante". M.Estievenart estime indispensable d'inclure dans la Constitution un article "drogue" et de créer une agence européenne (ou un service spécialisé opérationnel) pour faire face à cette "bombe à retardement" qui menace l'Union élargie. Des prises de position tout autant inquiètes ont été consacrées au "cancer de la corruption endémique". Les anciens Etats membres de l'Union n'ont pas de leçons à donner car ils connaissent eux aussi leurs scandales, mais ils ont davantage d'expérience dans la lutte contre cette "gangrène de la démocratie", qui réduit aux yeux des populations la légitimité des hommes politiques et le respect de l'Etat. Il est urgent d'agir. (F.R.)