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Bulletin Quotidien Europe N° 8537
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Les Européens doivent être conscients, dans toute négociation internationale, de la signification de l'agriculture pour leur civilisation et pour leur sécurité

Je n'ai jamais compris… Je n'ai jamais compris par quelle aberration intellectuelle les mêmes Européens qui défendent âprement l'identité culturelle de leur pays, sa langue, ses traditions, ne ressentent pas l'exigence d'en faire autant pour son agriculture. Et pourtant, l'agriculture a contribué tout autant que les croyances religieuses, la littérature, la musique, l'architecture, à façonner dans les siècles l'identité de leur patrie: ses paysages, son mode de vie, la mentalité et les traditions de ses citoyens. Nos anciens en étaient conscients, qui ont toujours maintenu un lien étroit entre les fruits de leur terre et leurs dieux et déesses, entre le rythme de leur vie sociale et politique et celui des saisons et de l'activité agricole.

Ce qui est vrai pour chaque pays l'est aussi pour l'Europe comme ensemble, parce que les traditions se superposent malgré les différences des climats et des longitudes; les « routes du vin » qui sillonnent le continent en tous sens en sont un exemple. L'agriculture a en outre la tâche essentielle de garantir l'autosuffisance alimentaire de notre continent. Avec quelle superficialité et inconscience, les princes qui nous gouvernent négligent cet aspect, le rejettent dans l'oubli! Et pourtant, l'Europe n'aura jamais de véritable indépendance politique si elle n'assure pas son autonomie alimentaire. À défaut, elle restera soumise à tous les chantages, comme si le chantage pétrolier n'était pas suffisant. À quoi bon s'efforcer d'échapper au moins partiellement à ce dernier, si c'est pour se soumettre volontairement à une dépendance encore plus grave et totalement injustifiée car elle est actuellement inexistante? Il n'est pas question de bloquer les importations; l'UE est le principal importateur mondial de produits agricoles et elle le restera, mais elle doit être en mesure en cas de besoin de subvenir aux besoins alimentaires de sa population. Les responsables qui n'en tiendraient pas compte assumeraient une responsabilité bien lourde. La menace n'est pas théorique car les calculs de Bruxelles, jamais démentis, indiquent que la fin de la « préférence communautaire » en agriculture et l'ouverture intégrale des frontières à la concurrence mondiale provoqueraient la disparition de quatre cinquièmes des entreprises agricoles européennes. L'essentiel du territoire serait rendu à l'état sauvage.

De la Toscane à la région de Douro. J'ai déjà eu l'occasion d'exposer dans cette rubrique nombre de considérations à propos de la place de l'agriculture dans notre civilisation. J'ajouterai aujourd'hui, parce que je viens de le lire, le témoignage de l'écrivain slave Andrzej Stasiuk, qui a rendu compte de deux semaines en Toscane. Il a écrit: « je peux dire d'avoir expérimenté sur ma peau la synthèse parfaite de la culture, la civilisation et la nature exprimée par la Toscane. Beauté et harmonie m'accompagnaient du réveil jusqu'au moment de m'endormir. » Il lui arrivait de s'éloigner des routes, de rentrer dans un bois et de s'endormir en plein air sous les étoiles, et il le ressentait comme tout à fait normal parce que « tout ce paysage paraît comme une villa dans un vaste jardin (…). En un point entre Florence et Sansepolcro, je me suis senti comme un barbare qui constate avec étonnement qu'il n'a même pas envie de conquête ». La Toscane n'est évidemment qu'un exemple, particulièrement éclatant il est vrai, de la synthèse culture/civilisation/nature dont parle M. Stasiuk: il y en a partout en Europe, sous des formes différentes, résultat de la patience, de la sueur et de la génialité des générations. La dernière zone inscrite, à ma connaissance, sur la liste du « patrimoine mondial » de l'Unesco est la région viticole du Douro, au nord du Portugal. Le travail acharné et patient des hommes a transformé un vaste territoire schisteux en un monument agricole et paysager, où naît le vin de Porto. Un programme financé en grande partie par l'UE assure la sauvegarde et l'aménagement de ce territoire, défini par l'ONU « paysage culturel, évolutif et vivant ».

Tout peut recommencer en pire. Ce qui arrive lorsque les traditions et les paysages sont trahis, l'Europe en a connu un avant-goût lorsque la politique agricole commune (PAC) n'avait pas su prendre à temps le virage pour passer de la conception productiviste et intensive (indispensable dans l'après-guerre, lorsque les enfants qui souffraient de la faim étaient ici, dans nos contrées, et l'Europe devait se mettre en mesure de nourrir tous les Européens) à une conception plus extensive et plus respectueuse des lois de la nature. Les effets de ce retard ont été désastreux: excès de monocultures, biodiversité compromise, montagnes d'excédents et en même temps désertification partielle de certaines zones, réduction trop brutale de la population rurale en fuite vers les villes (provoquant le phénomène dévastant des banlieues qui défigurent nos métropoles), déséquilibre du territoire. Tout ceci a été, pour l'essentiel corrigé, grâce aux réformes successives de la PAC: mais tout peut recommencer en pire, si l'Europe cède aux pressions de ceux qui voudraient supprimer la préférence communautaire et obliger l'Union à ouvrir ses frontières aux produits agricoles du monde entier. Il suffit de traverser la mer Adriatique et atteindre certaines zones de l'ancienne Yougoslavie pour renconter quelques effets de la mort d'une agriculture. Un écrivain de ces régions a vu de ses yeux les anciens vignobles du Kosovo, autrefois soigneusement entretenus par des paysans serbes, abandonnés pour des raisons religieuses(!) par les Kosovars, et transformés en pierraille et broussaille, sans plus aucune forme de vie. À Andrzej Stasiuk, déjà cité, quelques paysages d'Albanie, informes et sauvages, ont laissé l'impression d'un monde précédant l'apparition de l'homme sur la terre.

La PAC, corrigée à plusieurs reprises (toujours contre la volonté des organisations agricoles les plus puissantes, attachées aux avantages en partie abusifs qu'elle assurait aux grands propriétaires et surtout aux grands commerçants), semble désormais en mesure de correspondre aux exigences de notre civilisation. L'entrée imminente dans l'UE des pays d'Europe centrale et orientale apportera les bienfaits d'une biodiversité aussi bien végétale qu'animale plus riche parce que mieux sauvegardée. Les soutiens de la PAC seront liés, pour ces pays, au respect rigoureux de la préférence communautaire; leurs agriculteurs seront aidés et leurs produits bénéficieront du libre accès dans l'ensemble du marché commun dans la mesure où eux aussi, de leur côté, « achèteront européen ». Il deviendra plus facile pour l'Union de limiter, voire éliminer pour l'essentiel, les restitutions à l'exportation, car l'ensemble du marché continental deviendra progressivement préférentiel.

Des slogans imbéciles qui coûtent cher. De mon point de vue, ce qui précède n'est que banalités, mais ce n'est pas le cas pour tous. Malgré la longue bataille pour faire admettre, d'abord au niveau communautaire et ensuite au niveau international, la notion de "multifonctionnalité de l'activité agricole", l'agriculture européenne continue à payer très cher quelques slogans totalement dépourvus de signification mais qui ont un effet démagogique destructeur. Deux exemples: le premier consiste à affirmer que la place de l'agriculture dans le budget communautaire est excessive; le second est du genre « l'UE consacre 2 euros par jour à chacune de ses vaches, alors que des millions d'êtres humains disposent de beaucoup moins". Ce n'est pas parce que le premier de ces deux slogans est souvent assené par des ministres britanniques, repris même par le vice-président de la Convention Giuliano Amato et répercuté par des professeurs universitaires conseillers de la Commission européenne qu'il devient moins inepte. Si un tiers du budget communautaire est consacré à la PAC, c'est tout simplement parce que les dépenses agricoles sont entièrement communautaires et allègent d'autant (et sans doute davantage) les budgets nationaux. Si la signification de l'agriculture est correctement comprise, le coût de la PAC n'est pas du tout excessif ; le problème n'est pas de dépenser moins mais de dépenser mieux. Cette amélioration est d'ailleurs en cours depuis pas mal d'années, il suffit de regarder la courbe descendante des dépenses consacrées aux subventions à l'exportation pour s'en rendre compte. Le second slogan cité, c'est de la démagogie à l'état pur. Il est évident que les deux euros par jour ne vont pas aux vaches mais aux paysans qui perpétuent l'activité millénaire de l'élevage en sauvegardant ce que cette activité signifie pour l'équilibre naturel, pour la sécurité alimentaire, pour l'industrie laitière. Chaque vache suisse est encore plus chère que les vaches de l'UE, mais les Suisses ont raison d'en sauvegarder autant que possible dans leurs pâturages (cloches comprises). Laissons certains calculs à quelques hommes politiques britanniques (je dis bien "hommes politiques", car la population du Royaume-Uni, notamment dans les zones rurales et dans les collines, raisonne bien différemment) et aux économistes et professeurs universitaires qui ne savent raisonner qu'en termes de productivité.

Les priorités de l'humanité. Il est évident que le moment de ces considérations m'est suggéré par l'imminence de la conférence de Cancun, dans laquelle il faut avoir à l'esprit les vrais enjeux du dossier agricole. L'humanité joue son avenir dans deux défis fondamentaux: la sauvegarde de l'environnement naturel et la lutte contre la faim dont souffre ou risque de souffrir une grande partie de la population mondiale. Toutes les politiques internationales doivent concourir à ce double effort. Les urgences alimentaires en Afrique surtout ont pour cause essentielle les conflits locaux, et les solutions définitives passent par la pacification et la démocratisation, d'une part, la relance des productions vivrières locales et la sauvegarde de la biodiversité, d'autre part. Face aux problèmes alimentaires du monde, il est délirant que le seul remède que certains négociateurs préconisent soit l'ouverture totale du marché agricole de l'UE! Le résultat serait la destruction de l'agriculture européenne et l'aggravation de la situation des pays les plus pauvres, à l'avantage des multinationales et du grand commerce international. Les pays pauvres et sous-alimentés ont besoin de relancer leurs productions vivrières et sûrement pas de développer les monocultures pour l'exportation, ruineuses pour la terre et les paysans et bénéfiques pour les spéculateurs et les commerçants (et pour les politiciens corrompus). Les organisations non gouvernementales (ONG) qui réclament à grands cris la suppression de la préférence communautaire sont soit ingénues et manipulées, soit de mauvaise foi (et souvent l'un et l'autre). Il est indispensable de soutenir la bataille difficile que conduisent Pascal Lamy et Franz Fischler en tant que négociateurs de l'UE à l'OMC. Ce sera mon sujet de demain. (F.R.)

 

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