Franz Fischler avait raison pour l'essentiel. La réforme de la politique agricole commune (PAC) est là et je ne vais pas y revenir en détail. Après les nombreuses révisions partielles des années précédentes, il fallait faire le pas décisif en introduisant le principe selon lequel les subventions aux agriculteurs européens ne seront plus automatiquement liées aux quantités produites. Le risque de pénuries étant heureusement derrière nous, le lien rigide entre aides et production est négatif car il encourage les agriculteurs à produire non pas en fonction de la qualité et de la demande mais en fonction de la subvention. Le critère du volume de production doit être remplacé par l'amélioration des conditions écologiques et de la qualité des produits.
Cette orientation fondamentale du plan Fischler avait été appuyée dès le départ par ceux qui en avaient compris la signification (comme le président de la commission "agriculture" du Parlement européen, Joseph Daul). Il a fallu ensuite passer par des polémiques sans fin et surmonter l'opposition des organisations agricoles qui se battaient logiquement pour conserver les avantages automatiques actuels. Plusieurs aspects du projet ont été assouplis. Dans la phase finale des négociations, les Quinze étaient tous conscients que Franz Fischler avait raison pour l'essentiel, mais chaque ministre s'efforçait d'arracher in extremis telle ou telle concession supplémentaire en faveur des agriculteurs de son pays. En définitive, tous les ministres, certains convaincus, d'autres résignés, ont joué le jeu. Les agriculteurs devront à l'avenir se préoccuper davantage de respecter les standards européens en matière d'environnement, de sécurité des produits et de bien-être des animaux, s'ils veulent les subventions de l'UE, et leurs revenus directs dépendront de plus en plus de la qualité de leurs produits et de leur capacité de satisfaire la demande des consommateurs. C'est l'essentiel.
Après les décisions, les organisations agricoles ont maintenu leurs critiques et leurs réserves, sans renoncer à l'annonce habituelle des prétendus désastres que la réforme entraînera pour l'agriculture européenne. En fait, leurs préoccupations ont été assez largement prises en considération, lorsqu'elles étaient justifiées, aussi bien par le Conseil que par la Commission elle-même; et d'autres aménagements peuvent encore intervenir sur le plan national. Certaines lamentations n'ont aucun fondement; par exemple, il est absurde d'affirmer que la réforme réduira le nombre des variétés végétales en Europe, c'est le contraire qui est vrai. Les agriculteurs qui ont toujours fait leur travail avec passion et compétence (ils sont des millions) seront primés, car les produits de qualité seront davantage protégés et mieux diffusés; les autres devront se préoccuper davantage de l'environnement et de la demande réelle.
Avoir le courage de dire non. Mais les efforts de l'Union pour approuver la réforme et des agriculteurs pour s'y conformer seront vains si les institutions européennes et les Etats membres n'adoptent pas un comportement responsable dans les négociations internationales, en particulier dans le nouveau round de l'OMC. L'UE pourra confirmer qu'elle réduira (en échange de contreparties) les subsides qui encouragent la production ainsi que les subventions à l'exportation et d'autres mesures qui peuvent perturber les échanges internationaux; mais elle ne doit même pas discuter du démantèlement progressif de sa protection aux frontières. Les grands pays exportateurs ont déjà déclaré que la réforme de la PAC est, de leur point de vue, un pas dans la bonne direction mais encore insuffisant, et les pays du Mercosur ont réaffirmé qu'ils réclament une plus grande ouverture des marchés européens de la viande, du sucre, etc. Les réponses ne peuvent qu'être, pour l'essentiel, négatives. L'UE doit renoncer à la tactique des concessions successives goutte à goutte, qui semblent individuellement raisonnables mais qui en réalité, s'ajoutant l'une à l'autre, réduisent progressivement et inexorablement la place pour la production européenne. C'est une tactique, à mon avis, insoutenable et qui suscite chez les pays tiers exportateurs des attentes injustifiées. Quand les institutions européennes (Commission, Conseil, Parlement) auront-elles le courage d'y mettre fin et de dire la vérité, c'est-à-dire que le libre-échange en agriculture est un leurre et ne sera jamais accepté, dans l'intérêt non seulement de l'Europe mais aussi des pays pauvres?
L'autosuffisance alimentaire est une obligation. Encore un détail. L'ancien Commissaire européen et ancien ministre français de l'Agriculture Edgar Pisani a inséré l'autosuffisance alimentaire parmi les raisons qui imposent de sauvegarder la politique agricole européenne. J'en suis convaincu depuis toujours, mais on m'opposait la surabondance d'exportateurs potentiels prêts à satisfaire, à des conditions favorables, les besoins alimentaires de l'Europe. L'attitude d'Edgar Pisani m'encourage à maintenir l'autosuffisance alimentaire substantielle (qui n'empêche en rien un niveau élevé d'importations) parmi les obligations d'une Europe ayant le sens de ses responsabilités vis-à-vis de ses habitants et de son histoire. (F.R.)