Jean-Louis Bourlanges n'y croit pas. Le parlementaire européen Jean-Louis Bourlanges a franchi le pas. Il a affirmé ouvertement ce que beaucoup pensent (ou commencent à penser) tout bas, c'est-à-dire que l'Europe à 25 membres, ou davantage, ne peut pas évoluer vers une Union politique, et qu'il faut s'orienter franchement vers les "deux Europe". Il a déclaré de façon explicite qu'il faudra combiner une Europe politique à quelques-uns et une Europe plus large moins ambitieuse (voir notre bulletin du 19 février p.9).
La vision de Jacques Delors. Est-il besoin de rappeler que certaines personnalités qui ont joué et jouent encore un rôle fondamental dans l'unification de l'Europe ont dit depuis longtemps quelque chose d'analogue? La formule "Europe puissance et Europe espace" était de Valéry Giscard d'Estaing. Dans ses fonctions actuelles, il doit rechercher l'unité, mais l'évolution des travaux de la Convention pourrait le ramener au point de départ. Quant à Jacques Delors, il explique inlassablement que la "grande Europe" doit avoir trois objectifs: la paix et la stabilité; le développement économique avec un niveau élevé de cohésion; le maintien de l'identité des pays participants. Pour le reste, la "différenciation", telle qu'elle existe déjà pour la monnaie et pour Schengen, devra jouer: seuls les pays qui le veulent et qui le peuvent participeront demain aux réalisations qui dépassent les trois objectifs essentiels de la "grande Europe". Mais Jacques Delors a de cette grande Europe une vision positive: elle est, en elle-même, quelque chose d'extraordinaire, une rupture dans l'histoire millénaire de notre continent: la fin des guerres, la stabilité politique, la liberté et la démocratie pour tous, un développement économique et social équilibré.
Mutations nécessaires en France et Allemagne. L'impression que laissent en revanche les propos de Jean-Louis Bourlanges est un certain dédain pour les pays qui ne feront pas partie du groupe central. Le projet ambitieux devrait être lancé par la France et l'Allemagne au moyen d' "un accord ouvert à tous", comportant une politique étrangère et de défense commune et des politiques économiques et budgétaires coordonnées, régi par "un pouvoir supranational très intégré", et financé par un budget constitué de contributions nationales situées "pour commencer" entre 0,5 et 1% du PIB de chaque pays. Ce projet présuppose des mutations d'abord en France et en Allemagne elles-mêmes. Paris doit surmonter "l'incapacité à penser sur un mode intégré et supranational", en se délivrant des "vertiges de l'intergouvernemental". L'Allemagne doit "se convertir à la puissance" en acquérant l'idée d'avoir (avec les autres pays européens participants) une influence sur l'équilibre planétaire. Selon M.Bourlanges, si ce projet se réalise, "bien des Etats rejoindraient au plus vite l'organisation commune, les autres seraient marginalisés."
Les réticents ne seront pas marginalisés, mais … Je n'aime pas le dernier terme. Personne ne doit être "marginalisé". Les Danois sont de très bons Européens (ils l'ont encore prouvé pendant leur récente Présidence), même s'ils ne partagent pas certaines ambitions politiques. Les Norvégiens et les Suisses ont leur place en Europe tout en restant en dehors de l'UE. Et les pays d'Europe centrale et orientale doivent être accueillis comme un apport formidable, en participant de toute manière à ce qui, comme il est indiqué plus haut, représente peut-être l'essentiel. Je crois que le jour où il aura été bien clarifié que personne n'entend affaiblir le lien transatlantique, les pays d'Europe centrale et orientale désireux de participer à l'Union plus intégrée seront plus nombreux qu'on le croit. Le partage ne se fera pas du tout entre anciens et nouveaux Etats membres. J'estime que les épisodes de la "lettre des Huit" et de la prise de position du groupe de Vilnius ont été excessivement dramatisés: un commentateur français de premier plan est arrivé à inviter la France à ne pas ratifier les nouvelles adhésions! Mais, de leur côté, certains des pays candidats ne doivent pas s'imaginer que les aspects déjà "fédéraux" de l'Union (comme le financement des agriculteurs par le budget européen et le droit programmé et automatique des régions en retard à recevoir un soutien) pourraient subsister si l'UE se réduit à une simple zone de libre-échange (voir cette rubrique du 10 janvier).
Liberté d'aller plus loin pour ceux qui le veulent. Quelques autres aspects du projet Bourlanges me laissent perplexe, par exemple la formule prévue pour le volet parlementaire (une assemblée constituée à partir des commissions compétentes des parlements nationaux). Mais ce n'est pas l'essentiel. L'essentiel est que l'on commence à réfléchir à la manière d'avancer même si les pays de l'Europe élargie ne seront pas tous d'accord sur les nouveaux objectifs. Alain Lamassoure a lancé une idée audacieuse à creuser: ne seraient invités à la CIG conclusive que les pays qui se déclareront d'accord avec les résultats de la Convention, afin d'éviter que la CIG puisse échouer à cause d'un "non" isolé qui bloquerait tout, ou obligerait à réduire les ambitions. Il ne s'agit pas de dire: nous voulons faire "les deux Europe", mais de maintenir les ambitions. Celui qui ne les partage pas n'adhérera pas à certaines réalisations; ce sera son choix, pas le nôtre. (F.R.)