login
login
Image header Agence Europe
Bulletin Quotidien Europe N° 8240
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Les décisions de Séville contre l'immigration illégale et pour la sécurité ouvrent la voie à une politique européenne ouverte et généreuse concernant l'immigration légale et le droit d'asile

Bonnes nouvelles pour l'Europe. Je considère comme positif ce que le sommet de Séville a décidé à propos de la lutte contre l'immigration illégale et du contrôle des frontières extérieures, et injustifiés les quelques réserves, hochements de tête ou mines perplexes. Ceci pour plusieurs raisons:

1) les sondages d'opinion montrent que la sécurité est le premier souci des Européens. Un meilleur contrôle des frontières représente un élément important de la sécurité, car on ignore par définition (s'agissant d'illégaux) combien de criminels et de terroristes débarquent mélangés à ceux qui méritent soutien et asile. On ne peut pas prétendre rapprocher l'Europe de ses citoyens sans tenir compte de leurs priorités;

2) les préoccupations sécuritaires des citoyens sont légitimes et justifiées, car la sécurité représente la première liberté, la base de l'Etat de droit et le point de départ de toute civilisation;

3) les débarquements illégaux en masse sont des actes de piraterie. Aucun pays au monde ne tolère que l'on débarque sur ses côtes comme on le fait en Europe. Le transport de clandestins, dans des conditions presque toujours inhumaines, et les autres moyens frauduleux pour faire passer des clandestins, représentent une criminalité ignoble, une traite d'êtres humains. Ceux qui organisent les "voyages du désespoir" et s'enrichissent par cette activité n'hésitent pas à jeter femmes et enfants à la mer pour se protéger eux-mêmes. En général, nos Etats membres sauvent, accueillent, hébergent et nourrissent les personnes désespérées ainsi abandonnées, mais ils doivent mettre fin à une situation dangereuse et intenable;

4) l'Europe ne peut pas établir son espace de liberté, de sécurité et de justice, objectif ambitieux qui représentera un progrès de notre civilisation à l'avantage de tous, si elle ne maîtrise pas ses frontières;

5) en l'absence d'une politique efficace contre l'immigration illégale, il est impossible de développer les volets "positifs" de la politique d'accueil, concernant l'immigration légale et le droit d'asile.

Légalité et intégration. Le cinquième point appelle une explication. Il est évident que la lutte contre l'immigration illégale et contre la piraterie dans nos mers doit aller de pair avec les deux volets "positifs" cités. La stratégie définie par le Conseil européen il y a presque deux ans à Tampere le prévoit explicitement, et plusieurs propositions, rapports et autres documents existent. Mais les négociations s'étaient enlisées. Pourquoi? Je suis convaincu que la raison réside justement dans l'absence d'une action efficace contre l'immigration illégale. Si les craintes des citoyens à ce sujet ne sont pas apaisées, il est impossible pour les autorités nationales de faire comprendre et d'introduire des normes équitables et généreuses en matière d'immigration légale et de droit d'asile. Ce que les chefs d'Etat ou de gouvernement viennent de décider à Séville va relancer les négociations sur les volets positifs, et les résultats ne tarderont pas.

Il faut ajouter que seul le contrôle de l'immigration permet de consacrer l'effort approprié à la tâche la plus difficile: l'intégration harmonieuse de la population immigrée actuelle (à la condition bien entendu que cette intégration ne soit pas refusée par les immigrés eux-mêmes, un sujet sur lequel il faudra bien revenir).

Les critiques à ce qui a été décidé à Séville ne tarderont pas, elles sont même déjà perceptibles. Les institutions européennes devront répondre, clarifier les aspects mal compris, dissiper certains doutes et méfiances, donner des assurances et des garanties. Mais elles ne doivent pas se laisser impressionner par la démagogie et par les déclamations rhétoriques, ni par la supercherie consistant à parler d'une "Europe forteresse". Ces termes ont la particularité de m'énerver. L'Europe est parmi les régions du monde les plus ouvertes: regardez les statistiques d'importation de biens, le taux d'immigrés dans la population globale, le nombre de religions librement pratiquées dans nos pays. Mais l'Europe a aussi un taux de population par km carré parmi les plus élevés qui existent; dans certaines zones, elle a dû arracher à la mer des morceaux de terre pour ses habitants. L'Europe a le droit et le devoir de décider elle-même sa politique d'immigration et de ne pas se la laisser imposer par les trafiquants d'être humains.

Les textes ne suffisent pas. Les réserves et les réticences à l'égard de la priorité attribuée par l'Europe à la sécurité de ses citoyens ont une justification dans la crainte que la répression de la criminalité prenne pour cible les immigrés de manière discriminatoire, en se transformant en une opération raciste. C'est une crainte en partie justifiée qui honore ceux qui s'en préoccupent. Il est évident que les règles qui résulteront des textes de Séville devront être explicites à cet égard, en renforçant - parallèlement à la lutte contre la criminalité - la lutte contre le racisme et contre toute discrimination, et que l'UE doit accélérer la définition et l'application de ses politiques "positives" déjà citées, conformément au principe même de l'espace commun où le mot "sécurité" est sur le même plan que les mots "liberté" et "justice". Mais les textes ne suffisent pas, l'essentiel réside dans la pratique quotidienne, dans le comportement des populations, des forces de l'ordre et des autorités politiques et judiciaires. Et ceci ne dépend pas des institutions européennes.

Deux épisodes significatifs. Un élément positif est représenté à ce propos par la constatation que le souci sécuritaire est de plus en plus partagé par les populations immigrées. Je cite deux épisodes.

Il y a quelques jours, la population turque de Bruxelles a organisé une manifestation pour réclamer davantage de protection de la police pour assurer une meilleure sécurité dans la commune de Schaerbeek (où les immigrés d'origine turque sont particulièrement nombreux). Cinq mille immigrés ont défilé dans le centre de la capitale de l'Europe, les slogans de la marche étant (je cite le journal "Le Soir"): "Les délits augmentent, où va-t-on? - Tous ensemble pour une meilleure sécurité - Citoyens punis, coupables impunis." La cause immédiate de cette manifestation était l'assassinat d'un épicier turc dans son magasin, le 8 juin dernier. Déclaration d'une femme turque au journal: "la police est trop laxiste, elle ne contrôle plus les mafias que l'on retrouve au coin des rues, dans la commune, ou les armes que l'on peut se procurer sans difficultés, rue du Brabant. La population ne peut pas l'accepter sans réagir." Information complémentaire: l'assassin identifié par la police est marocain. Mais quelques semaines avant, c'étaient deux Marocains qui avaient été tués, et l'assassin était européen. L'origine et la race n'ont rien à voir avec la sécurité.

Deuxième épisode: l'interview à " Le Monde" de Malek Boutih, le nouveau président de "SOS Racisme", mouvement pionnier de la lutte contre le racisme et contre les discriminations qui avait été auparavant présidé par Fodé Sylla et par Harlem Désir, actuellement parlementaires européens. M. Boutih a déclaré: "les barbares des cités, il n'y a plus à tergiverser, il faut leur rentrer dedans, taper fort, les vaincre, reprendre le contrôle des territoires qui leur ont été abandonnés par des élus en mal de tranquillité. Et vite!" Les ennemis, ce sont ceux qui "terrorisent les quartiers, violents les filles, cament leurs petits frères, s'équipent en armes de guerre et tiennent chambres de torture dans les caves." L'Etat ne peut pas "se laisser indéfiniment intimider par cinq mille gangsters (…). L'ennemi, ce sont les petits Le Pen de banlieue, les petits dictateurs de quartier qui vendraient leur frères pour quelques balles". Et M. Boutih invite aussi à se méfier de certains "islamistes" qui sont "encore plus dangereux que les caïds. Sous prétexte de faire du soutien scolaire, ils quadrillent les écoles pour imposer le voile et leurs normes. Le Coran, pour eux, ça sert à justifier des positions fascistes." Aucun de nous n'oserait de telles affirmations; le président de "SOS Racisme", qui s'affirme "militant de l'antiracisme et homme de gauche", le peut.

Une même loi pour tous. Dans les années passées s'était déroulée une "bataille intellectuelle" entre deux tendances qui, en France, étaient connues sous les termes de "républicains" et "communautaires". Il faut s'entendre sur la signification des mots: le terme "républicains" n'a aucun rapport avec la distinction entre ceux qui sont pour la Monarchie et ceux qui préfèrent une République: il définit ceux qui estiment que la loi doit s'appliquer à tous de la même manière et que les immigrés sont soumis aux lois du pays d'accueil exactement comme les citoyens "de souche". De son côté, le terme "communautaire" n'a aucun rapport dans ce cas avec le système institutionnel européen, mais il indique ceux qui estiment que les communautés immigrées doivent avoir la possibilité de conserver certaines lois de leurs pays d'origine. À première vue, ce pourrait être un débat théorique et doctrinaire; en réalité, il a des répercussions profondes sur la vie quotidienne et sur le fonctionnement de la société, car, par exemple, la loi républicaine interdit d'avoir plusieurs femmes légitimes, considère comme un crime odieux à punir inexorablement les mutilations des jeunes filles, fixe les jours de fête pour tous, etc. Des sociologues parfois de bonne foi ont soutenu la théorie "communautaire", sans comprendre qu'elle revient à contester aux peuples européens les droits qu'ils reconnaissent octroyer à autrui: le droit de vivre selon les lois qu'ils se donnent, conformes à leur us et coutumes et à l'état actuel de leur civilisation. Ces lois condamnent toutes les discriminations fondées sur la race, la religion, le sexe; imposent la liberté de pensée et les autres libertés et droits qui sont maintenant reconnus au niveau européen (relisez la Charte des droits fondamentaux, qui représentera d'ici quelques années le préambule de la constitution de l'UE). La doctrine "communautaire" impliquerait parfois, pour une partie de la population, des reculs inadmissibles, par exemple concernant les droits des femmes et des homosexuels. Les deux épisodes cités prouvent que les immigrés eux-mêmes comprennent ce que signifient la sécurité et la liberté et veulent les défendre. De toute manière, il serait absurde que le droit de plus en plus reconnu à chaque peuple de vivre selon sa propre civilisation, droit que l'Europe n'a pas toujours respecté dans son histoire mais qu'elle affirme et défend aujourd'hui, soit contesté aux peuples européens.

Le Sommet de Séville a reconnu ces principes. Il a en même temps relancé les actions "positives", concernant le droit d'asile et l'intégration des immigrés légaux, actions sans lesquelles l'attitude de l'Europe serait incomplète et non conforme à sa civilisation et à ses principes. En reprenant la maîtrise de ses frontières, l'Europe va pouvoir définir et appliquer sa politique globale d'immigration, et s'occuper des "exclus", qu'ils soient immigrés ou européens. C'est ça, la nouvelle frontière. J'y reviendrai.

(F.R.)

 

Sommaire

AU-DELÀ DE L'INFORMATION
JOURNEE POLITIQUE
INFORMATIONS GENERALES
SUPPLEMENT HEBDOMADAIRE