L'ampleur réelle des réticences irlandaises. L'analyse du "non" irlandais au Traité de Nice effectuée par Mme Brigid Laffan, de l'Université de Dublin, pour le compte de l'association "Notre Europe" présidée par Jacques Delors (voir notre bulletin du 13 juillet p.5), me conforte dans deux convictions déjà exprimées dans cette rubrique. La première est que les réticences irlandaises se réfèrent à quelques éléments essentiels de l'Europe de demain, davantage qu'à l'élargissement de l'UE. La deuxième, que le gouvernement irlandais a une responsabilité directe dans le résultat du référendum. Parmi les raisons du "non", Mme Laffan cite le vote à la majorité pour les coopérations renforcées, la repondération des voix en faveur des grands Etats membres, les pertes de souveraineté et d'indépendance, la participation irlandaise à la future force de réaction rapide européenne et la réprimande de Bruxelles au gouvernement de Dublin pour certains aspects de sa politique économique. En d'autres mots, le rejet se réfère à la fois à l'Europe de la défense, à une future avant-garde éventuelle, à la politique économique commune ou coordonnée et à certaines orientations de la réforme institutionnelle. Dans cette optique, l'idée que le "non" est un incident de parcours négligeable, qui pourrait être facilement corrigé l'année prochaine, me semble de plus en plus saugrenue.
Dénigrer l'Europe, ça peut coûter cher. Quant au gouvernement de Dublin, Mme Laffan le voit divisé en trois parties: l'une favorable à l'intégration européenne; la deuxième, opposée à des changements institutionnels spectaculaires; la troisième, nationaliste. L'European Policy Centre (EPC) avait établi le mois dernier une liste impressionnante de propos "parfois amers et peu informés" de ministres irlandais contre l'UE. La réaction du ministre des Finances aux critiques d'un aspect de sa politique économique est bien connue. Un autre ministre avait dit que le Traité de Nice donnait trop de pouvoirs à des bureaucrates non élus; un troisième, que l'Irlande avait davantage de points communs avec Boston qu'avec Bruxelles. En pratique, une partie du gouvernement a découragé les partenaires du "oui" et encouragé les partisans du "non". C'est une illustration du jeu dangereux consistant à rendre l'Europe responsable de tous les maux, à en faire une espèce de paratonnerre contre les foudres des citoyens mécontents, pour s'étonner ensuite du peu d'enthousiasme populaire pour la construction européenne.