Mutations géopolitiques et recomposition du système financier international
Dans ce deuxième numéro de la Revue d’économie financière consacré aux mutations en cours, l’économiste Patrick Artus analyse les évolutions potentielles de la croissance des différentes régions d’ici 2050 et leurs effets sur la hiérarchie économique mondiale.
« Les États-Unis devraient, sans discussion possible, rester l’économie dominante en 2050 (avec 35,4% du PIB mondial, contre 29,6% en 2022). L’avance en matière de production des États-Unis sur la Chine résultera essentiellement de la démographie, avec un recul de 1,2%, par an en moyenne sur cette période, de la population en âge de travailler en Chine. Le poids de la Chine dans l’économie mondiale (22,8% en 2022, 23,5% en 2050) devrait à peu près stagner, malgré des gains de productivité importants (3% par an). Le poids de l’Union européenne devrait fortement reculer (21,5% en 2022, 15% en 2050) avec la stagnation de la productivité et le recul de la population en âge de travailler, ainsi que le poids du Japon (6,4% en 2022, 3% en 2050) en raison du fort vieillissement démographique », écrit l’auteur, qui poursuit : « On voit aussi que la croissance de l’Inde et de l’Afrique va être forte, mais que leur poids de départ très faible ne leur permet pas d’atteindre en 2050, un poids économique substantiel dans l’économie mondiale (6% pour l’Inde, 4,6% pour l’Afrique). La surprise vient probablement des résultats concernant la Chine qui ne parviendra pas, et de beaucoup, à dépasser les États-Unis. Cela vient de la démographie (la population de la Chine va baisser de 8% de 2024 à 2050), de l’effet négatif du vieillissement sur la productivité, de l’arrêt des investissements d’entreprises étrangères depuis 2022, du taux de chômage des jeunes très élevé (officiellement 19%, probablement nettement plus) ».
Toutefois, les prévisions relatives aux États-Unis sont susceptibles d’être impactées par les politiques de l’administration Trump, à commencer par la lutte contre l’immigration, alors que « les immigrants représentent 23,6% des entrepreneurs et des personnes travaillant dans le domaine des sciences, 50% des créateurs d’entreprises, 26% des emplois dans l’agriculture, 25,7% des emplois dans la construction, 22% des emplois dans le transport et dans les services aux personnes ». « L’estimation [selon laquelle] la croissance potentielle des États-Unis sera de 2,3% par an jusqu’en 2050 devient très fragile, en raison de la mise en place de […] politiques hostiles à la recherche publique et aux universités », note aussi Patrick Artus.
« Le rapport ‘Draghi’ (2024) a mis clairement en évidence les handicaps de l’Europe par rapport aux États-Unis : moindres dépenses de R&D particulièrement dans les entreprises (2,8% du PIB aux États-Unis, contre 1,5% du PIB en Europe), moindre investissement en nouvelles technologies (3,8% du PIB aux États-Unis, contre 2,4% du PIB en Europe), moindre développement du capital-risque (22 milliards euros de fonds en venture capital en Europe en 2024, contre 250 milliards de dollars aux États-Unis, faible taille des fonds de pension (22% du PIB en Europe, contre 160% du PIB aux États-Unis) », rappelle l’auteur, avant d’exprimer ses doutes quant à la capacité des Européens à y remédier. « Pour l’instant, les préconisations de Mario Draghi (forte hausse de l’investissement public et privé, définition d’une politique industrielle européenne) ne sont absolument pas mises en œuvre », estime Patrick Artus.
Dans un autre article, Barry Eichengreen (Berkeley Economics, University of California) et deux conseillers au sein de la Banque centrale européenne, Arnaud Mehl et Isabel Vansteenkiste, s’interrogent sur le rôle à venir de l’euro sur la scène internationale. Ils partent du constat que son rôle en tant que monnaie de réserve officielle est resté largement inchangé depuis son introduction : « Au milieu de 2025, l’euro représentait 21% des réserves mondiales de change, soit seulement trois points de pourcentage de plus qu’en 1999 ». « En ce qui concerne son utilisation comme monnaie de facturation des exportations mondiales, la part de l’euro est plus importante, s’élevant à 47%. Cela reflète la position forte de la zone euro en tant que plaque tournante commerciale majeure. […] Il convient toutefois de noter que la part de l’euro en tant que monnaie de facturation mondiale n’a connu qu’une croissance marginale depuis 1999, avec une augmentation de seulement 2 points de pourcentage », poursuivent les auteurs, avant de souligner que « dans le même temps, on observe des reculs notables, en particulier dans la finance mondiale, où le rôle de l’euro s’est affaibli dans certains domaines. C’est le cas notamment du marché des changes, l’un des plus grands marchés financiers du monde, avec 9 600 milliards de dollars de transactions quotidiennes enregistrées en avril 2025. […] Les données de la Banque des règlements internationaux (BRI) révèlent qu’entre 2001 […] et 2025, la part des transactions mondiales sur le marché des changes impliquant l’euro a diminué de 9 points de pourcentage, pour s’établir à 29% […]. À l’opposé, la part du dollar est restée stable à 90%, soulignant le rôle dominant du dollar en tant que monnaie la plus fréquemment utilisée comme intermédiaire dans les échanges ».
« L’euro reste avant tout une monnaie régionale, plutôt qu’une monnaie mondiale. Parmi tous les pays qui utilisent l’euro comme ancrage de leur taux de change, aucun n’est situé en dehors de l’Europe ou de l’Afrique. De même, l’euro est principalement utilisé comme monnaie de facturation pour le commerce mondial au sein de ces mêmes régions, ce qui souligne encore davantage son caractère régional », estiment les auteurs, avant de s’interroger sur la fenêtre d’opportunité qui pourrait s’ouvrir pour la monnaie européenne du fait de la dégradation de la confiance vis-à-vis des États-Unis.
« Les développements récents offrent à l’Europe l’occasion de renforcer la position mondiale de l’euro en occupant l’espace de plus en plus laissé vacant par les États-Unis. L’UE est déjà le premier partenaire commercial d’environ 80 pays représentant près de 70% du PIB mondial et environ 40% du commerce mondial est facturé en euros. Il reste toutefois une marge de progression importante. L’élargissement et l’approfondissement des accords commerciaux constituent un levier essentiel », écrivent les auteurs en rappelant les accords signés récemment notamment avec le Mercosur, l’Inde, le Mexique ou encore l’Australie. « Ensemble, les accords déjà finalisés ou en cours de négociation pourraient stimuler les exportations de l’UE vers les pays partenaires de près de 40% d’ici à 2032 […]. La création de nouveaux partenariats commerciaux pourrait permettre à l’euro de consolider sa position dans le commerce mondial, renforçant ainsi la dimension internationale de la monnaie. À mesure que la part de la zone euro dans le commerce mondial augmente, les contreparties sont de plus en plus incitées à facturer et à régler leurs transactions en euros. Des accords ciblés, en particulier avec les pays touchés par les changements dans la politique commerciale et étrangère des États-Unis, offrent à l’Europe la possibilité de renforcer son autonomie stratégique et de faire en sorte que l’euro devienne le choix naturel pour les paiements dans les transactions commerciales mondiales », écrivent les auteurs. Ils observent toutefois que « ces efforts devraient être complétés par la poursuite du développement des infrastructures permettant d’effectuer des paiements transfrontaliers en euros ». Et d’expliquer : « Des systèmes de paiement efficaces, peu coûteux et fiables, fonctionnant de manière transparente au-delà des frontières, renforcent l’attractivité d’une monnaie. L’interconnexion du système de paiement rapide de la zone euro avec des systèmes de paiements rapide analogues dans d’autres juridictions, soit par des liens bilatéraux, soit par la connexion à une plateforme multilatérale commune, peut réduire considérablement les coûts et les frictions liées à l’utilisation de l’euro au-delà des frontières, renforçant ainsi son attractivité à des fins commerciales, d’investissement et de réserve. De telles mesures pourraient renforcer les relations commerciales et financières avec les partenaires clés, notamment les économies émergentes, en particulier lorsque la législation en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme est alignée sur les normes internationales établies par le Groupe d’action financière. Elles pourraient également ouvrir la voie à l’utilisation future des monnaies numériques des banques centrales pour effectuer des paiements transfrontaliers »
« Les premières mesures dans ce sens ont déjà été prises. L’Eurosystème a commencé à étudier la possibilité de rejoindre le réseau multilatéral de systèmes de paiement instantané, le projet Nexus, lancé par la BRI. Il étudie actuellement les moyens d’établir des liens bilatéraux entre son service TIPS et d’autres systèmes de paiement rapide, par exemple en établissant un lien bilatéral avec l’Unified Payments Interface indien (UPI), le système de paiement instantané développé par la National Payments Corporation of India (NPCI) et réglementé par la Reserve Bank of India, et en établissant un lien bilatéral avec le système Swiss Interbank Clearing Instant Payments (SIC IP), le système de paiement instantané de la Banque nationale suisse. À terme, l’émission potentielle d’un euro numérique – monnaie numérique de banque centrale émise par la BCE – pourrait servir de connecteur, offrant une option sûre et efficace pour les paiements transfrontaliers. Sa conception comprend des fonctionnalités multidevises qui permettraient aux pays n’appartenant pas à la zone euro d’utiliser l’infrastructure de l’euro numérique afin d’émettre leurs propres monnaies numériques et d’effectuer des transactions transparentes entre plusieurs devises », poursuivent les auteurs, qui militent aussi pour une extension de l’émission commune de dette libellée en euros ainsi que la mise en place de l’Union des marchés de capitaux.
« Les principes qui sous-tendaient l’ordre commercial mondial ont peu de chances de survivre aux transformations profondes des échanges », estiment les économistes George Papaconstantinou et Jean Pisani-Ferry, en faisant référence à l’ampleur de l’excédent extérieur chinois (supérieur à 1 000 milliards de dollars en 2025) et au protectionnisme américain.
« La conduite du président Donald Trump a déjà profondément érodé les standards internationaux de ‘bonne gouvernance’. Pendant des décennies, une norme implicite – forme de soft law – définissait les comportements acceptables. Certains actes n’étaient pas proscrits parce qu’ils étaient illégaux, mais parce qu’ils s’écartaient trop de cette norme partagée. En ignorant délibérément les garde-fous destinés à prévenir les conflits d’intérêts, en s’attaquant à la séparation entre pouvoir exécutif et institutions indépendantes, démantelant le financement du développement et en retirant les États-Unis de soixante-six organisations internationales (selon un décompte du 7 janvier 2026, par la Maison-Blanche), l’administration Trump a brisé ces normes », écrivent les auteurs. Avant de poursuivre : « Dans le monde d’aujourd’hui, l’ambition d’un ordre international cohérent et prescriptif n’est plus crédible. L’objectif n’est pas la convergence vers un modèle unique, mais une gouvernance plus modeste qui distingue la diversité légitime – qu’elle soit issue de la fragmentation, de préférences divergentes ou d’une rivalité entre grandes puissances – des comportements prohibés. En pratique, la gouvernance mondiale devrait fonctionner comme un règlement de copropriété : elle devrait reconnaître que les préférences sont hétérogènes, tout en faisant respecter un socle de contraintes communes largement acceptées ».
« La sécurité est désormais indissociable de la puissance économique et du leadership technologique. Sans que nous entrions, ici, dans la politique de défense, on notera que les discussions sur l’avenir de l’OTAN et sur le ‘parapluie’ américain portent de plus en plus sur les capacités technologiques et la souveraineté, et pas seulement sur les dépenses, les équipements et les troupes. Pour autant, une véritable politique européenne en matière de défense et de technologie fait encore défaut », observent les auteurs, avant de rappeler que « l’Union européenne a d’abord adopté une attitude d’attente, concluant un compromis avec les États-Unis autour de tarifs d’environ 15% et d’engagements européens d’investissement, plutôt que de suivre la Chine dans la confrontation directe ». « Ensuite, elle s’est montrée disposée à mobiliser des instruments plus vigoureux, comme l’instrument anti-coercition en réponse aux menaces américaines sur le Groenland. Parallèlement, elle cherche de plus en plus à renforcer sa position en concluant des accords commerciaux longtemps différés – Mercosur (désormais renvoyé devant la Cour de justice de l’UE, ce qui ne l’empêche pas d’entrer en vigueur) – et, plus récemment, un accord avec l’Inde aux enjeux géoéconomiques considérables, mais dont la mise en œuvre appelle des préparatifs prolongés », écrivent George Papaconstantinou et Jean Pisani-Ferry, avant d’affirmer : « Si l’Europe veut peser davantage sur les marchés internationaux, elle doit (1) achever l’Union de l’épargne et de l’investissement (Union des marchés de capitaux), sans laquelle l’épargne européenne ne peut soutenir la croissance, la compétitivité et l’autonomie stratégique, (2) avancer concrètement sur le rôle international de l’euro et (3) s’entendre sur le principe – et sur un volume crédible d’émissions – d’actifs sûrs européens. Ces initiatives doivent s’inscrire dans le cadre plus large des réformes du modèle économique de l’UE recommandées par les rapports ‘Draghi’ (2024) et ‘Letta’ (2024), mais dont la mise en œuvre reste aujourd’hui très insuffisante ». (Olivier Jehin)
Mutations géopolitiques, fragmentations économiques et financières – L’ère des recompositions. Association Europe Finances Régulations. Revue d’économie financière n° 161. 1er trimestre 2026. ISSN : 0987-3368. 268 pages. 35,00 €