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Bulletin Quotidien Europe N° 13856
ACTION EXTÉRIEURE / Interview brÉsil

UE/Mercosur - il y a encore une « incompréhension » sur le fonctionnement de l'économie brésilienne, estime l'ambassadeur du Brésil auprès de l'UE

En marge d'une conférence consacrée à la lutte contre le narcotrafic, Pedro Miguel da Costa e Silva, ambassadeur du Brésil auprès de l'UE, revient pour Agence Europe sur le renforcement de la coopération sécuritaire entre l'UE et la Communauté d'États latino-américains et Caraïbes (CELAC) pour faire face à l'activité croissante des réseaux illicites dans l'Atlantique. L’ambassadeur fait également le point sur les relations commerciales entre les deux puissances, abordant les points de friction et les perspectives de finalisation de l'accord UE-Mercosur. (Propos recueillis par Justine Manaud et Juliette Verdes)

Agence Europe - Le Brésil est en première ligne du narcotrafic, puisque des quantités croissantes de cocaïne transitent par vos ports avant d'arriver en Europe. Le dialogue entre l’UE et les pays de la CELAC vous semble-t-il assez opérationnel pour lutter contre ce fléau dans la région ?

Pedro Miguel da Costa e Silva - La réalité est qu'il faut voir beaucoup plus loin que le trafic de drogue et comprendre que tout est une question d’argent. Au Brésil, la police fédérale a découvert que les réseaux criminels ont infiltré la technologie financière [fintech]. Elles blanchissent l'argent par ce biais, et même à travers des stations-service ou des sociétés de paris en ligne. Pour être mieux armé face au narcotrafic, il faut s'attaquer à tout un spectre de la criminalité : traite des êtres humains, crimes environnementaux, orpaillage et trafic d'armes.

Par conséquent, le moyen le plus efficace de traiter le problème est de mieux coopérer en matière de finance et d’avoir encore plus d’accords sur le partage d’informations. Cela implique une coopération judiciaire, non seulement entre nos forces de police, mais aussi entre nos ministères de la Justice. Cela compléterait les avancées déjà obtenues en matière de coopération maritime pour appréhender les cargaisons de stupéfiants.

Actuellement, nous analysons une proposition d'Eurojust. L'idée de lancer un dialogue de haut niveau avec l’UE sur la « sécurité citoyenne » a aussi été évoquée avec le commissaire européen aux Affaires intérieures et à la Migration. Mais ce qui va vraiment changer la donne dans nos relations bilatérales avec l’UE, c’est l’accord entre la police brésilienne et Europol. Il a déjà été ratifié par le Parlement européen (EUROPE 13705/16) et est devant notre Congrès, qui va sûrement le ratifier aussi. Cela changera totalement la façon dont nos polices coopèrent.

L'UE assume-t-elle sa part de responsabilité dans l'économie globale de la drogue ?

Il est évident que le narcotrafic implique des organisations criminelles des deux côtés de l'Atlantique, et pas seulement en Amérique latine et dans les Caraïbes, car il faut aussi prendre en compte les consommateurs. La différence entre le prix des feuilles de coca chez nous et celui de la drogue qui atteint l'Europe ou les États-Unis crée une marge de profit si énorme que l'incitation [à produire] est toujours là. C'est la notion de 'responsabilité partagée', qui figure par ailleurs dans la déclaration UE-CELAC.

Il ne suffit donc pas d'intercepter des drogues en provenance de notre région, comme le fait déjà l'Alliance européenne des ports ; il va aussi falloir s'attaquer à la demande et la consommation, ainsi qu'aux gangs qui s'arment et s'organisent en Europe pour gérer leur part du business.

En Amérique latine, une partie de la culture traditionnelle des feuilles de coca alimente la production illégale de cocaïne. Des solutions sont-elles actuellement à l'étude avec l'UE ?

Dans certains pays, la production traditionnelle de coca est en partie remplacée par d'autres types de cultures, mais le défi est de trouver des débouchés pour ces récoltes. Il faut que ce soit un moyen de subsistance pour les agriculteurs et que ces cultures génèrent des revenus suffisants pour leur permettre de vivre dignement.

Par ailleurs, on ne cessera d'alimenter la culture illégale de coca que si l'on supprime les débouchés commerciaux. Si la demande de drogue persiste, les gens continueront à cultiver de la coca au-delà des besoins traditionnels. Il faut leur proposer des alternatives.

Les accords de libre-échange entre l'UE et le Mercosur pourraient en partie résoudre ce problème. Mais certains États européens sont encore réticents...

Pour favoriser le développement, il faut permettre aux pays émergents d'exporter leur production.

Il est nécessaire de créer les conditions d'un niveau de vie décent. Et dans de nombreux pays, les agriculteurs produisent des produits spécifiques destinés au marché européen. Certains sont des produits tropicaux que l'UE ne produit même pas, comme le café ou le cacao. Il est donc parfois difficile de comprendre cette réticence. Les Européens, comme nous, veulent éviter la déforestation, mais nous devons veiller à ne pas entraver les échanges commerciaux.

Il faut aussi rappeler que l'UE est le premier exportateur agroalimentaire mondial et dispose d'un excédent très important. Il est parfois difficile de comprendre pourquoi le secteur est si réticent à importer.

Les pays latino-américains ont exprimé leur inquiétude concernant la législation européenne contre la déforestation. Le report d'un an de sa mise en œuvre est-il suffisant pour le Brésil ?

Non, ce n’est pas suffisant. Son report est une bonne chose, tout comme les modifications apportées au texte. Cependant, nous désapprouvons le système de critères de référence de cette législation. Nous estimons qu'il manque d'objectivité, notamment au regard du classement des pays.

Certaines définitions posent problème. Par exemple, l'UE inclut le cuir. Or, sa production n'entraîne aucune déforestation. Le système de surveillance utilisé par l'UE pour identifier la déforestation présente des lacunes. De plus, certaines méthodes de production sont mal comprises. Peu de gens ici savent que le cacao provient d'Amazonie, et qu'il existe un système de plantation de cacao sous les arbres. Cet aspect n'est pas pris en compte dans le règlement européen sur la déforestation.

Cette législation présente donc de nombreux problèmes. Il s'agit d'une réglementation extraterritoriale qui vise essentiellement à contrôler l'utilisation des terres dans les pays d'Amérique latine ou, du moins, le changement d'affectation de ces terres. Or, il y a une incompréhension de nos modes de production. Nous sommes des pays agricoles tropicaux, avec une réalité tout à fait différente.

De plus, on oublie que 63% du Brésil est couvert d'écosystèmes naturels préservés. En Europe, il reste seulement 1% de forêts primaires. Enfin, il est difficile d'appliquer une législation à d'autres pays sans l'appliquer soi-même. De nombreux acteurs européens demandent aujourd'hui à être considérés comme 'à faible risque' dans le cadre de cette législation.

En résumé, nous aurions préféré une législation plus coopérative. Mais maintenant qu'elle va entrer en vigueur, nous comptons sur le dialogue, la coopération et l'échange d'informations pour garantir son bon fonctionnement. Je suis par ailleurs convaincu que la plupart des exportateurs brésiliens pourront s'y conformer pleinement.

Redoutez-vous un scénario comparable à celui de l’accord commercial UE-Canada, dans lequel l’accord commercial intérimaire entrerait en vigueur sans que l’accord politique ne soit jamais ratifié du côté de l’UE ?

Nous attendons sa décision. Dès que l'UE et ses États membres nous diront qu'ils sont prêts, nous agirons rapidement, et nous sommes prêts à nous engager. La balle est clairement dans le camp des Européens.

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